Fukushima: Où en est-on au matin du 30 mars ?


Dix-neuf  jours après les affreux et inimaginables évènements du 11 mars 2011 qui ont fait quelques 20.000 morts ou disparus dans la partie Nord-Est de la principale île de l’archipel japonais, les turbulences médiatiques se sont substituées à celles de l’écrasante nature, provoquant un flot ininterrompu de nouvelles, de commentaires, d’annonces, de contre-annonces, qui vont, viennent, reprises, amendées, s’entrechoquant à un tel point qu’il est devenu difficile ou même pratiquement impossible à quiconque, haut responsable, expert reconnu ou simple quidam, d’affirmer qu’il conserve une vue claire de ce qui se passe, sans même aborder la question de ce qui va se passer. 

Mais alors, allez-vous me dire, pourquoi voulez-vous ajouter votre faible voix à cette énorme cacophonie ? Oui, pourquoi ?

La réponse est très claire à mon esprit: Parce que je crois que, quelque soit la complexité des questions qui se posent à lui, l’homme ne doit jamais renoncer à au moins essayer de comprendre. Sans cette volonté, que devient-il d’autre qu’un fétu de paille emporté par un torrent d’évènements ?

C’est pourquoi j’ai fait mienne cette devise: « Partager les connaissances pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons ». Parce que devant la complexité de chaque aspect du monde d’aujourd’hui, on ne peut prétendre en percevoir seul qu’un tout petit morceau. Alors qu’en réunissant et partageant ces multiples fugaces lueurs, on a une bonne chance de voir la scène s’éclairer et les détails du tableau se préciser.

C’est la raison de la création de ce blog.

 Aujourd’hui donc, force est de reconnaître que la situation apparaît comme de moins en moins claire à Fukushima, et que de multiples incertitudes viennent renforcer la crainte diffuse qui est prégnante face à des menaces invisibles, informulables.

Il y a quand même une manière rationnelle d’évaluer le degré de réalité de ces menaces, c’est de traquer dans la terre, l’eau et l’air qui nous entourent, les traces quantifiables de ce qui matérialise cette menace dépourvue de visages.

Et ce matin mercredi 30 mars, de nombreux résultats de mesures réalisées par divers opérateurs sont disponibles à nous. Aussi vais-je vous les faire partager.

Niveau actuel de contamination de l’air atmosphérique

Nous examinerons d’abord un tableau fournissant les résultats des derniers contrôles effectués à l’extérieur de la zone d’exclusion de 20 km autour du site ( La source de ce document y est indiquée, et vous pouvez l’agrandir en cliquant dessus une ou deux fois) : 

La radioactivité dans l’air à 20 km du site a pour conséquence un débit de dose inférieur à 10 μSv/h (consulter éventuellement cet article) aux endroits et aux moments indiqués.

Le rapport publié ce matin comporte six tableaux analogues à celui-ci. Je ne vais pas vous les infliger. Mieux vaut examiner cette carte de synthèse:

Comparez la maintenant avec celle qui figurait dans un des premiers articles de ce blog, et que je reproduis ci-dessous:

et vous allez constater, qu’en moyenne, les débits de dose entre le 17 et le 29 mars, ont diminué d’un facteur qui est de l’ordre de 2 .

C’est tout-à-fait normal, et correspond à la demi-vie de l’iode 131, qui est de 8 jours. Celà signifie que la source de produits de fissions légers susceptible de contaminer l’atmosphère est en voie de tarissement. Parce que les opérateurs maîtrisent mieux les conditions de température et de pression dans les enceintes de confinement, et donc ne procèdent sans doute plus ou alors beaucoup moins à des délestages volontaires de vapeur d’eau contaminée.

La figure suivante montre clairement cette décroissance au cours du temps de la contamination de l’environnement atmosphérique:

Mais si la contamination de l’air atmosphérique par les particules légères dispersées — soit volontairement pour limiter les surpressions dans les enceintes, soit par des explosions purement accidentelles d’hydrogène libéré par réaction chimique à haute température du zirconium en quoi sont faites les enveloppes du combustible nucléaire — si cette contamination semble donc désormais jugulée, d’autres soucis plus complexes encore attendent certainement les ingénieurs de Tepco.

Niveau actuel de contamination des eaux de l’océan

Après le séisme et avant le tsunami, on peut dire que tout allait bien sur le site de Fukushima. Tous les réacteurs en marche s’étaient automatiquement et immédiatement mis à l’arrêt, la puissance thermique dégagée tombant en quelques brefs instants à moins de 3% de la puissance à l’état de marche. Restait seulement à évacuer cette chaleur. C’est la fonction des systèmes de refroidissement à l’arrêt, en conditions normales ou accidentelles. Seulement, il faut de l’électricité pour les faire fonctionner. Normalement, le réseau électrique extérieur y pourvoit. Mais le séisme l’a brutalement détruit. Normalement encore, des secours sous forme de groupes électrogènes et de batteries viennent à la rescousse. Ce qu’ils ont fait pendant 8 heures. A ce moment auquel il n’y eut plus aucun moyen de refroidissement disponible, la puissance résiduelle à évacuer avait encore beaucoup décru (son origine est dans la faculté naturelle qu’ont les produits de fission générés en exploitation normale — les ‘cendres’, si vous voulez — d’encore se fractionner avec libération d’énergie) . Mais il fallait toujours l’évacuer !

Ce furent alors les moyens de fortune désespérément mis en oeuvre les uns après les autres, pompages précaires, arrosages par des canons à eau de pompiers, aspersions par hélicoptères, puis enfin, comme des sources électriques de secours devenaient disponibles, injection directe d’eau de mer dans les enceintes de confinement. Mais ces énormes quantités d’eau accumulées pendant au moins 10 jours circulaient bien sûr librement dans toutes les parties ou presque des installations (l’enceinte de confinement qui entoure la cuve du réacteur, et la paroi de la cuve-réacteur elle-même sont traversées par de multiples tuyaux, à commencer par le circuit acheminant la vapeur à la turbine, puis redirigeant vers la cuve cette même matière redevenue eau liquide dans le condenseur situé sous la turbine). Toute cette eau de refroidissement de dernier secours s’est alors chargée par la force des choses des produits de fission solides ou gazeux qui ont fini par vaincre la première barrière érigée par la sûreté, à savoir les gaines des éléments combustibles.

On ignore encore réellement l’ordre de grandeur de l’activité (au sens nucléaire) contenue dans ce stock d’eau qui augmente toujours. Cette augmentation étant une bonne chose puisque s’opère ainsi une dilution. En fait, c’est à une immense opération de rinçage qu’il va falloir procéder. Et généralement, les eaux de rinçage, il faut les jeter. Il faut se faire à l’idée qu’il faudra en jeter une grande partie à la mer. Horreur ! Et bien oui, et il faudra compter sur l’immensité de l’océan et le pouvoir de dispersion des courants marins pour qu’assez vite les concentrations en contaminants, un peu effrayantes à la source, deviennent vite beaucoup plus faibles et même non dangereuses, avec le temps, la distance parcourue, les volumes impliqués.

Pour le moment, et en dépit des annonces pessimistes des professionnels des mauvaises nouvelles, les quelques mesures en mer disponibles (mais on va vite en faire beaucoup d’autres !) ne sont pas alarmantes (pas encore ?). Voyez plutôt:

 

Ce document édité par l’AIEA (Agence Internationale pour l’Énergie Atomique), permet de se faire une idée des niveaux  d’activités des rejets actuellement effectués à la mer.

Les niveaux d’activité (en Bq/cm3) mesurés au voisinage du point de rejet ne dépassent jamais 10 Bq/cm3 , sauf pendant deux pics brefs, dont un a atteint un maximum de 75 Bq/cm3.

Cela semble vouloir dire qu’on a assisté à deux rejets. Le niveau ambiant sur le site de rejet étant 7 à 10 fois plus faible, du fait de la dilution due aux courants de marée.

Les seuils admissibles étant de l’ordre de 90 Bq/dm3, cela signifie que l’activité de la source des rejets est de l’ordre de 1000 fois l’activité admissible (on multiplie par 1000 pour passer des cm3 aux litres).

Si ces ordres de grandeurs sont conservés, constater très vite une dilution d’un facteur 1000 dans l’océan devrait être une affaire très vite obtenue.

 

N’oubliez pas que partager, cela veut dire réagir à ce que vous lisez. Les commentaires sont faits pour cela.

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2 Comments

  1. bonjour
    merci pour votre précédente réponse.
    ne serait il pas possible de remplir une barge, comme celles arrivées des usa et remplies d eau douce, d eau contamine pour ensuite la traiter?
    bien cordialement

    1. J’ai peur que non, pour de multiples raisons malheureusement:
      – D’abord, cela présenterait l’inconvénient de confiner avec sa concentration initiale maximale l’eau contaminée, et cela dans un containement forcément mal adapté, et soumis aux aléas de la navigation;
      – Ensuite, il faudrait concevoir des barges tout-à-fait différentes de ce qui existe actuellement dans le genre, et qui est toujours un bâtiment vraiment sommaire. Toujours le problème de la concentration initiale, la plus haute, et vraiment dangereuse. Ces engins n’existent pas, et ne sauraient être construits assez vite pour être utiles.
      – D’autre part, il semble que le premier point de la côte praticable pour un transbordement de ce type soit à une trentaine de km du site de la centrale. C’est là en tout cas que l’on disait les barges américaines atterrir.
      – Enfin, il en faudrait vraiment beaucoup de ces barges de 1000 tonnes environ, car le temps presse, et il vaudrait mieux se débarrasser le plus vite possible de cette eau pour rendre à nouveau les bâtiments annexes de la centrale exploitables, et avoir alors la possibilité de travailler à retrouver un état d’arrêt à froid compatible avec les exigences de sûreté.
      Non, la moins mauvaise solution, la plus rapide et la moins dangereuse, sera certainement de diluer dans l’océan, en gardant la maîtrise du taux de dilution, à conserver impérativement au dessus du minimum acceptable (de l’ordre de 1 pour 1000 ?). C’est la condition qui déterminera la durée de l’opération. Des jours ? des semaines ?

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