La main invisible de la radioactivité


Malheureux Japonais ! Les soubresauts gigantesques des plaques continentales qui supportent l’archipel sur lequel ils n’ont pas d’autre choix que de continuer l’existence qui est la leur,  les ont encore frappés et certainement terrorisés hier encore. Comme une réplique homologue, de nouvelles alarmes à la menace radioactive n’ont pas manqué de résonner funestement ici et là. Alors que là n’est pas, et de très loin, l’un des dangers majeurs qui nous menaçent dans ce monde de tous les dangers, et qu’il vaudrait mieux raison garder.

Jean-Marc Jancovici, un ingénieur français expert en énergie et consultant de réputation internationale, nous le rappelait dans un article publié il y a quelques jours dans le journal Le Figaro.

Je ne crois pas pouvoir mieux faire que de reproduire in extenso dans ce blog ce texte rempli de mesure et de bon sens, deux qualités que l’on ne louera jamais assez ces temps-ci.

La main invisible de la radioactivité

par Jean-Marc Jancovici

Ancien élève de l’École Polytechnique,

Fondateur du Cabinet de consultants Carbone 4

Prenez un phénomène invisible, et donc nécessairement mystérieux : la radioactivité. Dotez-le d’une unité de mesure dont personne ne connaît la définition, le becquerel, et d’une unité de « dommage aux êtres vivants » , encore moins accessible au commun des lecteurs de journal, le sievert. Annoncez alors que vous avez détecté des becquerels ici, ou que telle population a pris tant de microsieverts là. Résultat assuré: quelle que soit la valeur mesurée, une large partie de vos interlocuteurs va penser qu’il y a du danger.

La radioactivité a beau être un processus connu depuis un siècle, la Commission internationale sur la protection radiologique a beau exister depuis 1928, les Nations unies ont beau avoir créé une commission spéciale chargée de documenter les effets de la radioactivité et de produire des rapports sur ce sujet, la méfiance est de mise dès qu’un soupçon de rayonnement ionisant se profil à l’horizon, alors que pourtant c’est la dose qui fait le poison.

Et de fait, la radioactivité est une nuisance parfaitement négligeable dans tous les processus qui font mourir prématurément nos semblables, et cela resterait vrai si la production nucléaire devait être multipliée par dix sur Terre. Sans quitter l’électricité, les accidents dans les mines de charbon font plus de 5000 morts par an, rendant la production électrique à base de charbon (40% de l’électricité mondiale, 15 % pour le nucléaire) considérablement plus meurtrière que celle issue de l’atome, même en tenant compte des accidents comme Tchernobyl.

Le tabac et les voitures, tous deux en vente libre, tuent chaque année dans le monde l’équivalent d’une grande ville ou d’une région française. Manger trop gras et trop sucré tue prématurément des centaines de milliers d’Américains tous les ans, et même rester chez soi est dangereux : environ 10 000 décès par an sont dus aux accidents domestiques dans notre pays. Mais un hamburger , une cigarette, une voiture ou une prise électrique, cela se voit. Pas de chance pour le rayonnement bêta ou le photon gamma : ils sont invisibles !

Cette crainte de ce que l’on ne voit pas mais que des appareils détectent aboutit désormais à des situations d’une extrême précaution, où nous avons tendance à penser que tout ce qui dépasse la norme est dangereux de ce seul fait. En Inde, au Kérala, les habitants prennent chaque année trois ou quatre fois la dose maximale admise pour les travailleurs du nucléaire en France. Alors que l’espérance de vie en Inde est un peu supérieure à 60 ans, dans cette région elle dépasse 70 ans.

Une hôtesse de l’air qui prend 200 vols long-courriers par an approchera aussi de la dose maximale admise pour les travailleurs du nucléaire, et une personne qui passe un scanner corps entier peut largement la dépasser (sans parler des gens dont les cancers sont soignés aux rayons : la radioactivité sert à essayer de les guérir…).

Quel rapport avec Fukushima ? Fukushima est un accident industriel majeur , où les installations sont détruites, l’environnement immédiat risque une contamination importante, et les intervenants sur site risquent peut-être leur vie, mais rien de tout cela ne distingue cet accident d’un incendie d’usine chimique ou d’une raffinerie, sauf… ce malaise lié à la présence d’un processus invisible, et mesuré par une unité incompréhensible.

De même que personne ne risque rien à manger 2 grammes de sucre par jour , personne ne risque rien à subir des expositions à la radioactivité qui restent sous 100 millisieverts par an. L’absence d ‘ élément inflammable dans le coeur des réacteurs concernés (contrairement à Tchernobyl) et l’ évacuation précoce des populations (contrairement à Tchernobyl) rendent peu probable que Fukushima change significativement le bilan humain – bien assez lourd comme cela – du tsunami, même si la situation empire encore sur le site. En quoi cela serait -il indécent d’en prendre acte ?

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8 Comments

  1. No comment !
    Lu, je ne sais pas ; compris, guère ; admis, certainement pas !
    Mon frère me proposait de bruler les pysiciens sur le bucher pour exorciser le nucléaire !

    1. Voilà un commentaire pour le moins énigmatique.
      D’abord, l’intituler ‘No comment’ !
      « Lu ? je ne sais pas » : l’article objet de votre commentaire ? Pour le commenter, il vaut mieux l’avoir lu !
      « compris: guère « : Alors, pourquoi ne pas dire ce qui vous a troublé ?
      « admis: certainement pas ! » : Voilà qui est catégorique. Mais qui ne cadre pas très bien avec vos deux premières déclarations. Comment peut-on être catégoriquement négatif, quand on doute d’avoir compris ?

      Ce serait bien pour l’avenir de ce blog, si vous acceptiez de préciser votre pensée, car moi qui ai aimé le papier de Jancovici, j’aimerai bien comprendre pourquoi on peut également ne pas l’aimer. Car on sent bien que votre commentaire n’est pas motivé par l’approbation de ce texte ? Est-ce que je me trompe ?

  2. le problème est que Mr jancovici, comme à son habitude, en essayant de vulgariser et, parce qu’il est tendancieux, confond beaucoup de choses.
    1) Il compare des accidents de voitures (événements répétitifs mais finis) à des accidents nucléaires majeurs dont les populations supporteront les conséquences durant parfois des générations.
    2) Chaque pays pourrait, dans l’absolu, interdire les voitures sur son territoire (on l’interdit de plus en plus en ville…) Que fera un Belge d’une explosion nucléaire en France?
    3) la cigarette tue , en gros, essentiellement celui qui a décidé de fumer. Aucun débat parlementaire n’a jamais eu lieu pour demander si les Français étaient d’accord avec les options nucléaires prises.
    4) Une sortie du nucléaire rapide est parfaitement envisageable si on met le paquet dans l’isolation, l’habitat collectif plutôt qu’individuel, le solaire et l’éolien (beaucoup de maisons pourraient être autosuffisantes; Tous les toits des usines pourraient être couverts de panneaux (je sais avec un coût énergétique évident mais bien moins lourd que le nucléaire qui nous restera sur les bras des centaines d’années)…
    5) en Allemagne, aujourd’hui 300000 emplois sont dans les énergies alternatives pour 120000 dans le nucléaire en France. Et que dire sur l’investissement à faire dans la recherche!!
    On pourrait disserter des heures

    Cordialement

    Poussiere

    1. En lisant votre commentaire, je suis partagé entre deux réactions contradictoires:
      – Tout d’abord, je suis très heureux de recevoir une réaction rapide et motivée à mon initiative, qui est bien entendu d’inciter à un débat sur des questions d’actualité brûlantes, et qui concernent, qu’ils en aient conscience ou pas, chaque Français.
      – Et, dans un second temps, je suis un peu désappointé, car j’ai peur de me laisser engager dans un dialogue de sourds, c’est-à-dire dans une confrontation stérile entre deux parties qui n’ont pas ou peu le désir authentique de s’en tenir à des réalités vérifiables, mais sont beaucoup plus à l’aise dans des joutes où l’issue est connue d’avance, à savoir que chacun en restera à ses présupposés, à son discours préformatté.
      Cette pente-là ne m’intéresse pas beaucoup. Il existe déjà tant de sites ou de blogs sur lesquels, soit les discours convenus entre initiés du même camp, soit les chocs frontaux avec le camp d’en face, sont la règle, qu’il serait vraiment inutile d’en ajouter un énième.
      Voyez par exemple « Les moutons enragés » que j’ai cité ce matin. Ce style vous plait-il ?
      Ceci étant dit, à vous lire je crois comprendre que vous pensez honnêtement qu’il serait bon pour notre pays et ses habitants d’abandonner le plus vite possible la production d’électricité à partir de sources de chaleur d’origine nucléaire ?
      Cela n’a l’air de rien, mais dit comme cela, l’impact sur les esprits pourrait bien ne pas être exactement le même. En effet, quand on assène directement: « il faut sortir du nucléaire ! », la charge émotionnelle sous-jacente est telle que l’on ressent plutôt la sensation d’une mesure prophylactique, plutôt que la proposition de bouleverser de fond en comble les conditions d’approvisionnement de la nation en énergie électrique.
      Et c’est bien de cela qu’il s’agit!
      Seulement, il est impossible de répondre en une heure et trois pages à pareilles questions. Leur portée est bien trop immense, et les aspects à maîtriser trop nombreux. C’est pourquoi j’ai voulu lancer cette tentative pour changer les vieux réflexes du genre: c’est trop compliqué pour moi, je n’y comprends rien, ce n’est pas mon affaire, il n’y a qu’à, il faut que, etc. pour proposer à la place ce qui pourrait être un vrai progrès, en préférant une démarche du genre suivant:
      a) énoncer un sujet clair, de portée suffisamment limitée pour garder une chance de le traiter correctement.
      b) partager les appréciations sur le concept envisagé, dans un but d’éclairage commun
      c) finalement se mettre d’accord sur l’étendue exacte des conclusions ayant pu être énoncées, validées et partagées.

      Prenons un exemple. Vous avez mentionné la notion d’ « accident nucléaire majeur ». Une telle notion ne peut rester subjective. Il existe un outil d’évaluation, c’est l’échelle INES. On peut se poser les questions suivantes:
      – le connaissons nous ?
      – paraît-il adéquat ?
      – si oui, pourquoi ?
      – si non, pourquoi ?
      Ceci n’est qu’un exemple. Mais l’idée est de préférer une démarche de recherche de la vérité (ou de ce qui s’en rapproche le plus) à des échanges gratuits style café du commerce…

      J’arrête là, en attendant avec intérêt de vous lire à nouveau.

  3. Le débat entre Mr Steyaert et Mr Cormault est à l’image du débat médiatique : un dialogue de sourds. Je préfèrerais que l’on se pose les bonnes questions :
    – notre mode de vie (avec ses excès) peut-il réduire de façon notable (c’est à dire au moins diviser par 10) nos besoins en énergie ? Ce qui voudrait dire que 10 milliards d’habitants ne consomment pas plus qu’un milliard.
    – peut-on continuer à surexploiter les ressources d’énergie fossiles (charbon, lignite, gaz,..) qui ont un renouvellement s’exprimant en millions d’années, au détriment de l’avenir si l’on sait que ces produits sont essentiels à d’autres activités ?
    Quelques réflexions :
    – l »énergie nucléaire », si elle présente des risques, a au moins l’avantage de ne pas contribuer à la hausse du taux de gaz carbonique dans l’atmosphère. Il reste quand même la question de la ressources en matériaux fissiles !
    -si on avait été capables de « récupérer » l’énergie naturelle du tsunami combien de vies et de milliers de tonnes de pétrole aurions-nous économisées ? Quand on connait l’échec des usines marémotrices, on peut se poser des questions !
    – les ressources d’énergie, présentées comme douces (éolien, solaire) développées à l’échelle des besoins auront des impacts écologiques non négligeables à grande échelle.
    -a titre personnel, j’ai simplement réduit ma consommation électrique en systématisant les LEDs HP comme source d’éclairage : efficace, mais à quels coûts ?
    – la philosophie est essentielle (pas la finance). Je conseille à tous de relire le roman de Barjavel « La nuit des Temps ». La description utopique du monde de Gondawa ne peut-elle nous attirer vers d’autres solutions ?

    1. La règle d’un bon blog étant de ne pas fuir le dialogue, je vais vous donner une réaction rapide à chacune des idées que vous avancez:
      1) Les besoins en énergie de l’humanité ne me paraissent pas réductibles. La demande des pays émergents se fait de plus en plus pressante. De quel droit pourrait-on leur refuser ce que de plus entreprenants se sont accordés hier ?
      2) Compte-tenu du climat ambiant, il ne me paraît guère sage d’engager un débat sur le nucléaire. Je prône un moratoire de quelques semaines permettant de réfléchir et de laisser les esprits se calmer.
      3) L’énergie n’est pas stockable. Inutile de révasser devant celle déployée en quelques heures par un tsunami, et aussi vite dissipée en frottements, avec les effets que vous savez…

      4) Quelle que soit l’échelle de leur déploiement, les énergies prélevables sur les mouvements de l’atmosphère et le rayonnement solaire au sol sont trop diffus et intermittents pour alimenter substantiellement le réseau électrique d’un grand pays moderne.
      5) Il vaut mieux laisser Barjavel à la littérature !

    1.  » Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
      Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
      J’essaie de suivre le conseil de Boileau. Si je n’y parviens pas, n’hésitez pas à me corriger. C’est cela le partage…

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