Catastrophes et catastrophisme


Le pire ne serait peut-être pas encore derrière nous ?  Regardez  le titre accrocheur qui fleurissait le matin du 11 avril dernier dans un blog intitulé « Les moutons enragés » (Il y a beaucoup de non-dit dans ce titre…):

Voici un exemple pur et dur de ce courant catastrophiste que la philosophe chrétienne Chantal Delsol a analysé avec beaucoup de lucidité dans un article récent paru dans le quotidien Le Figaro du 22 mars 2011. Je me crois autorisé à reproduire ci-dessous in extenso cet article dont j’ai choisi d’adopter le titre pour le présent post.

Catastrophes et catastrophisme

par Chantal Delsol, de l’Académie des Sciences morales et politiques.

Les Japonais sont si calmes et nous autres si terrifiés qu’on se demande si la catastrophe n’est pas arrivée chez nous. C’est que la situation japonaise n’a pas manqué de valoriser certaines thèses bien occidentales. Si l’on ne théorise pas la catastrophe, si on la place juste dans sa situation, on voit bien que les grands désastres font partie de l’histoire humaine – d’ailleurs plusieurs cosmogonies racontent un déluge. En outre, on voit bien que la civilisation urbaine, le besoin de confort et l’entassement des hommes confèrent au sinistre une ampleur qu’il n’aurait jamais eue dans une société rurale, villageoise, frugale, et privée de médias de masse. Mais ici, le cataclysme s’inscrit dans une théorie. Un certain nombre d’occidentaux semblent dire d’un air entendu: CQFD!

Et que fallait-il donc démontrer? Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale fleurit ce qu’on appelle à présent le catastrophisme. Les deux événements terribles que furent la Shoah et Hiroshima ont évidemment contribué à la naissance de ce courant, dont l’écologie aujourd’hui se nourrit: on attend la fin du monde. Pendant la guerre froide, on redoutait la guerre nucléaire. On redoute à présent les fléaux dus tantôt au réchauffement climatique, tantôt à l’épuisement de l’énergie, tantôt à l’explosion démographique mondiale. Le fait qu’en cinquante ans la peur ait changé à ce point d’objet montre bien que c’est une peur intrinsèque qui nous taraude, l’objet n’étant qu’un prétexte. Des philosophes parlent du «temps du délai» (le temps qui nous reste à vivre), ou de l’ «heuristique de la peur» (notre principale conseillère). Rappelons seulement l’ampleur de la littérature catastrophiste entre Malevil de Robert Merle (1972), et l’ouvrage de Cormac McCarthy, magnifique et terrible, La Route.

Autrefois, dans nos contrées, les catastrophes prenaient sens en s’inscrivant dans l’histoire du Salut, et l’on cherchait leur relation avec les péchés des hommes. Après les Lumières, le Salut a été remplacé par le progrès, et les Occidentaux se sont crus maitres de la nature. Mais l’idée de progrès a perdu à présent une grande partie de ses charmes. Nous avons plutôt l’impression de régresser. Camus disait déjà, dans son discours de Stockholm, qu’il n’était plus temps de chercher à refaire le monde, mais de l’empêcher de se défaire… La fin du prométhéisme enclenche la crainte du chaos. Il faut noter tout de même que l’homme se croit encore maitre de la nature, puisqu’il aperçoit toujours sa marque et sa responsabilité dans les cataclysmes naturels: ne croyant plus qu’il soit capable de refaire le monde, il se pense capable de le défaire, ce qui est encore une forfanterie.

Nous serions alors à l’approche d’une apocalypse; mais une apocalypse sans révélation, c’est-à-dire privée de son intrinsèque signification. Si l’histoire n’a plus de sens (et c’est bien ce que la Shoah et Hiroshima semblent révéler), alors le pire ne peut manquer d’advenir. Ces Cassandre, par exemple, nous avaient annoncé, avant la conférence de Copenhague de 2009 sur le climat, qu’elle était la dernière chance avant l’écroulement définitif. L’échec avéré de la conférence leur a imposé de revoir leur copie, mais enfin ce sera pour la prochaine fois.

L’exagération des catastrophistes est frappante: ils parlent couramment de «sauver la planète», comme si elle était menacée d’éclatement par une météorite. Ou alors, de «sauver l’humanité», comme si notre espèce était vouée à disparaî­tre tout entière. C’est pourquoi on peut se demander parfois si cette menace ne cache pas un brin de nihilisme sardonique, comme dans cette déclaration de Cioran «L’homme va disparaître, c’était jusqu’à présent ma ferme conviction. Entre-temps,j’ai changé d’avis : il doit disparaitre » .

La presse occidentale se torture pour comprendre pourquoi, dans cette situation, le courant écologiste est faible au Japon. Naturellement, on imagine que les Japonais pourraient se retourner contre leurs gouvernants si le chaos s’amplifiait, leur reprochant d’avoir commis des erreurs de jugement ou de prudence. Mais pour nous, l’affaire prend un tour idéologique: les catastrophes représen­tent des excès du prométhéisme dont nous sommes porteurs depuis l’origine. Nous venons depuis peu de nous rendre compte que nous n’étions pas Prométhée, ou plutôt que nous serions comme lui affreusement punis. Nous voyons réapparaitre derrière l’ordre toujours plus rationnel et confortable du progrès, le chaos que nous nous imaginions être en train de biffer pour toujours. La coupe est amère. On comprend que, bien logiquement, le courant catastrophiste ait une forte tendance à vouloir se débarrasser de la démocratie, afin de pouvoir prendre les mesures drastiques qui s’imposent pour que «plus jamais ça». Les peuples sont égoïstes, ils veulent leurs centrales nucléaires, parce qu’ils sont incapables de se passer de leur sèche-cheveux, il faudrait donc les sauver malgré eux… Espérons, pour commencer, ne pas tomber entre les mains de ces libérateurs exaltés.

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5 commentaires

  1. Très intéressant article qui me ferait regretter de ne pas lire Le Figaro.
    Deux réflexions pour aiguiser mon esprit critique : une sur le début et une sur la fin.
    « En outre, on voit bien que la civilisation urbaine, le besoin de confort et l’entassement des hommes confèrent au sinistre une ampleur qu’il n’aurait jamais eue dans une société rurale, villageoise, frugale, et privée de médias de masse. » Affirmation un peu rapide : depuis l’antiquité les incendies urbains ont toujours été catastrophiques et que dire de la peste noire, 25 millions de morts en Europe vers 1350 ?
    En fait quand les hommes analysent les catastrophes pour éviter leurs retours, deux réponses sont possibles : « on ne savait pas », cas de la peste ou « on n’avait pas prévu », cas des incendies. Dans le premier cas il faut attendre le progrès, c’est-à-dire l’augmentation des connaissances, dans le second c’est l’évaluation du risque et des coûts (financiers, humains, environnementaux) potentiels qui n’ont pas été pris en compte. C’est d’ailleurs ce qui a guidé le baron Haussmann dans sa refonte de l’urbanisme parisien. Il ne faudrait pas pourtant que le « principe de précaution » récuse toute modification de la société ou de son organisation. L’application outrancière de ce principe conduit a des aberrations.

    « On comprend que, bien logiquement, le courant catastrophiste ait une forte tendance à vouloir se débarrasser de la démocratie, afin de pouvoir prendre les mesures drastiques qui s’imposent pour que «plus jamais ça» ». Au contraire, la démocratie est le plus sûr moyen, en en détournant les fondements, de laisser les extrémistes de tout poil imposer leurs vues (exemples flagrants le nazisme ou les talibans). En effet, le bon fonctionnement de la démocratie suppose que les citoyens soient « égaux », en connaissances, en faculté de raisonnement, etc… Ce qui pollue la démocratie ce sont les inégalités. Malheureusement il est difficile d’envisager une société totalement égalitaire. C’est pourquoi W. Churchill avait raison : « La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes ». Les inventeurs Athéniens de la démocratie avaient prévu ces limites en excluant des citoyens les femmes, les esclaves, les zélotes… cela ne les a pas empêché de condamner Socrate à boire la cigüe en confondant démocratie et démagogie.

    Pour éviter de tomber entre les mains de ces « libérateurs exaltés » il faut donc améliorer le plus possible l’éducation des citoyens pour qu’ils aient tous accès à la connaissance, puissent exercer leur esprit critique, écouter et comprendre les arguments des uns et des autres et éliminer drastiquement tous les polluants que sont les préconçus, les intérêts individuels, les affirmations péremptoires, les simplifications abusives. Voila un programme social qui ne me semble pas être la préoccupation majeure de nos dirigeants actuels qu’ils soient économiques, politiques, religieux ou scientifiques.

  2. Que nous dit Chantal Delsol ?
    Que les catastrophistes occidentaux, les eschatologues et autres Cassandre exagèrent :
    les excès du prométhéisme provoquent des catastrophes, sa fin enclenche la crainte du chaos, la peur d’une apocalypse imminente.
    Méfions-nous donc de ces catastrophistes libérateurs qui veulent nous sauver malgré nous.
    Il existe cependant une catastrophe bien réelle, pas naturelle du tout, et entièrement imputable à l’homme, je veux parler de l’automobile.
    Selon l’OMS, ce fléau mondial est la cause chaque année de 1,2 million de morts et de 20 à 50 millions de blessés.
    On prévoit que d’ici 2030, les accidents de la route provoqueront 2,4 millions de décès par an et deviendront ainsi la cinquième cause de décès dans le monde, après les maladies infectieuses (sida, paludisme, rougeole), la sous-alimentation, les maladies cardio-vasculaires et le cancer.
    C’est une catastrophe au sujet de laquelle on ne peut pas dire « on ne savait pas », ou « on n’avait pas prévu ».
    Alors, pourquoi ferme-t-on les yeux ?
    Parce que l’automobile reste, malgré tout, le symbole de la liberté individuelle, et même pour certains, un symbole de puissance.
    D’un côté, la liberté, et comme revers de la médaille, un effroyable holocauste quotidien.
    Le quotient liberté/mortalité automobile serait donc encore acceptable ?
    En termes de mortalité, le bilan de l’insécurité nucléaire, en comparaison de celui de l’automobile, est un aimable pique-nique.
    Si l’on admet que l’énergie fournie par l’industrie nucléaire offre à ses utilisateurs une certaine quantité de liberté, le quotient liberté/mortalité de l’énergie nucléaire doit être plusieurs milliers de fois supérieur à celui de l’automobile.
    J’accepterai de me passer de l’énergie nucléaire quand on aura interdit la circulation automobile.

    1. Tout ce qui est dit là est très juste, et devrait susciter la réflexion. Voir aussi ma réponse à Bruno, ci-dessous, car ce que j’y écris s’adresse également à ces deux contributions.

  3. « J’accepterai de me passer de l’énergie nucléaire quand on aura interdit la circulation automobile. » Cette dernière phrase est provocatrice, mais elle illustre bien qu’il est tout aussi utopique de « sortir du nucléaire » que d’interdire l’automobile.
    Revenons à l’aspect catastrophique indéniable de ces deux phénomènes : ils rentrent bien tous les deux dans le cas « non prévu » c’est-à-dire dont les coûts financiers, humains et environnementaux n’ont pas (ou ne sont toujours pas) pris en compte, en général à cause d’une sous-évaluation des risques.
    Il est quand même surprenant de constater que la catastrophe japonaise qui fait la une des média est la détérioration de la centrale nucléaire et non les 30 000 morts du tsunami. C’est parce qu’on ne peut plus rien faire pour ceux-là, que ce risque paraît improbable alors que le risque nucléaire ne semble pas maitrisé. Or une application simpliste du principe de précaution aurait du conduire les japonais à interdire toute construction humaine sur les km nécessaires pour éviter les destructions par le tsunami (irréaliste, quand l’histoire nous apprend qu’il y eut une vague de plus de 40 m de haut). Par contre, ce même principe appliqué à la centrale (avec la même hauteur de vague) aurait peut être conduit à envisager des systèmes de secours plus performants (mais le coût financier aurait sans doute été inacceptable).
    Appliquons le même raisonnement à l’automobile, en remarquant, en préalable, que nous ignorons tout des accidents de l’ère hippomobile qui a plusieurs milliers d’année. Par la liberté qu’elle offre, l’automobile est un progrès indéniable, pourquoi donc cette catastrophe n’est elle pas perçue correctement ? D’abord parce que le risque n’est pas correctement identifié dès lors que l’on confond liberté et individualisme forcené. Ensuite parce que le système génère des profits pour certains en terme d’argent ou de travail et que ceux-là ont intérêt à ce que la situation perdure. Enfin parce que la société se révèle incapable de faire admettre et respecter des règles, peut être contraignantes, qui sont pourtant indispensables à la vie de la collectivité. Dans ce domaine le principe de précaution est complètement occulté.
    Je ne suis pas un parangon de vertu mais je conduits depuis 45 ans avec au bilan plusieurs centaines de milliers de km à travers le monde, cinq accidents matériels n’ayant détérioré qu’un peu de tôles froissées, deux contraventions dont aucune pour stationnement interdit. Mais je respecte les règles :
    – Véhicules correctement entretenus
    – Respect strict des limitations de vitesse, même pour certains 30 km/h que je juge abusifs
    – Pas de conduite en cas de consommation d’alcool
    – Extrême surveillance de l’environnement immédiat en situation de conduite (attention aux risques) donc pas de téléphone, pas de radio. Imagine-t-on un pilote d’avion écoutant sa radio préférée en phase d’atterrissage ? Essayez avec un cheval, vous verrez que le walkman et l’équitation sont assez incompatibles !
    Dès lors, il me semble que certaines mesures simples pourraient être mises en place sans bousculer la liberté de chacun :
    – Limiter la vitesse réelle des véhicules à 140 km/h. Je propose deux moyens : un bridage des véhicules ou l’apparition d’un son strident en cabine proportionnel à la survitesse ; ça marche bien pour les ceintures de sécurité.
    – Une lutte drastique des autorités pour lutter conte toute les incivilités ou non respect des règles. Evidemment l’objectif n’est pas de faire rentrer de l’argent (moyen de dissuasion trop facile et totalement inégalitaire). Faire perdre 30 minutes à celui qui roule trop vite me paraît plus contraignant qu’une amende.
    – Favoriser, par tous moyens, l’usage de véhicules de type privé quand on en a besoin, sans que cela devienne source de monopole. Je connais nombre de parisiens qui utilisent cette formule. Pourquoi « avoir » une voiture si c’est pour s’en servir quelques minutes par semaine ?
    – Développer les véhicules électriques dès lors que l’électricité n’est pas produite par consommation de ressources fossiles. Sinon cela ne sert à rien d’autre que de penser que ce n’est pas moi qui pollue sans rechercher si la pollution n’est pas ailleurs.
    Puisque les individus sont parfois capables de s’appliquer à eux-mêmes le principe de précaution, pourquoi la collectivité serait incapable de l’appliquer intelligemment ? C’est aux citoyens de veiller à ce que cela se fasse non pas pour l’intérêt de certains mais pour le bien être de tous quels qu’ils soient. Ce sont ces principes qui devraient être mis en place lors de l’audit annoncé de nos centrales nucléaires.

    1. Voici une contribution très intéressante, très motivante aussi. On mesure l’énormité de ce qu’il reste à faire pour parvenir à une information plus responsable, et pour associer savoir et responsabilité des décideurs. Les chantiers à ouvrir sont immenses: Comment redonner le goût d’une culture scientifique ? Comment responsabiliser les media ? Comment rendre possible un fonctionnement plus harmonieux de la démocratie ? Toutes ces pistes devraient contribuer à tirer les hommes vers le haut, et à leur ouvrir des perspectives d’avenir motivantes. C’est à tout cela qu’il faut travailler !

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