Consensus scientifique et acquis culturels


Le 27 avril dernier, dans un article intitulé    » Et si on partageait un peu de météorologie « , j’écrivais:

Pour aller plus avant dans la compréhension de la perturbation sociétale qui trouble actuellement les esprits de beaucoup (Comment évaluer le mieux possible le risque nucléaire ? Faire confiance ou pas à ceux qui se disent experts ? etc.) j’essaye actuellement d’en savoir davantage, et j’ai entrepris la traduction d’une étude américaine d’une quarantaine de pages qui va paraître ou vient de paraître dans la revue scientifique Journal of Risk Research sous le titre: » Cultural cognition of scientific consensus« , en français: « Cognition culturelle du consensus scientifique ».

Et bien nous y sommes. Voici le résultat de mes efforts. En dépit d’une certaine forme de naïveté que nous autres français aimons bien discerner chez  certains américains, j’ai plutôt aimé ce texte qui m’a d’ailleurs contraint à m’interroger. Est-ce que je ne suis pas victime moi aussi de temps à autre de ma cognition culturelle ? Auquel cas, je trahirais alors la devise qui est la mienne pour ce blog:  » Partager pour mieux comprendre ».

Voici donc ce texte:

Cognition Culturelle du Consensus Scientifique

article à paraître dans Journal of Risk Research, Vol. 14, pp.147-74, 2011

par le Professeur Dan Kahan (Faculté de Droit de Yale),

Donald Braman et Hank Jenkins-Smith

Traduit de l’anglais par Pierre Cormault

Résumé

Pourquoi certaines personnes manifestent-elles un désaccord profond et persistent à propos de faits sur lesquels les experts scientifiques sont parvenus à un large consensus ?

Pour répondre à cette question, nous avons conduit une étude afin de mettre à l’épreuve une explication appropriée: la cognition culturelle du consensus scientifique. La « cognition culturelle des risques » fait référence à la tendance personnelle de chacun à se former une perception des risques qui soit en accord avec ses propres valeurs. L’étude fournit des preuves expérimentales confirmant que la cognition culturelle détermine l’adhésion ou la non-adhésion personnelle à des consensus scientifiques. Elle éclaire également le processus qui détermine fortement le jugement du public dans des questions comme le changement climatique, le traitement des déchets nucléaires, ou l’autorisation de détenir des armes à feu. Enfin, l’étude examine les implications de cette dynamique dans le domaine des techniques de la communication et dans la formation de l’opinion publique.

N.d.T: Pour ceux qui voudraient consulter le texte intégral de l’étude ( les §1. à 4.), se reporter au texte anglais original, disponible sur le lien suivant:  http://ssrn.com/abstract=1549444. L’article occupant 38 pages, j’en donne uniquement ici les conclusions, ce qui affadit inévitablement le propos.

5. Discussion et Conclusions

5.1 Résumé des conclusions

Le but de cette étude était de tester une explication appropriée à l’impossibilité qu’éprouve une partie du public à adhérer à l’opinion majoritairement adoptée par les experts scientifiques sur des dossiers comme le changement climatique ou autres thèmes à risques majeurs. Nous avons émis l’hypothèse que l’opinion des scientifiques s’avère impuissante à arbitrer le débat sociétal dans de telles questions, non pas parce que le public refuse de s’en remettre aux experts, mais bien plutôt parce que le vécu culturel de chacun peut conduire à se former une opinion opposée aux conclusions des experts. De même, quiconque est culturellement prédisposé à accepter comme vraie une certaine thèse, surestimera alors systématiquement les soutiens scientifiques en faveur de cette thèse. Et ceci en raison d’une disponibilité culturelle à se souvenir le plus volontiers des avis des experts qui valident la position qui a notre faveur.

L’étude a fourni deux indications en faveur de cette hypothèse de départ. La première fut la mise en évidence d’une forte corrélation entre les valeurs culturelles défendues par certaines personnes, et la perception qu’elles ont des consensus scientifiques à propos de risques majeurs connus pour diviser les personnes d’opinion généralement opposée. C’est ainsi que, d’un côté des sujets défendant des conceptions individualistes et prônant les hiérarchies, et de l’autre des sujets défendant des conceptions égalitaires et communautaires, seront en profond désaccord à propos de l’état de consensus obtenu par les experts sur des questions comme le changement climatique, le traitement des déchets nucléaires ou la liberté de détention d’armes à feu. Il est possible bien sûr, que l’un ou l’autre de ces groupes soit mieux à même de discerner le consensus scientifique que l’autre groupe. Mais comme les impressions des deux groupes convergent ou divergent par rapport à la position de consensus validée par les experts du domaine, et cela d’une manière qui reflète leurs prédispositions respectives, on peut en conclure qu’il est très probable que chacun des deux groupes ajuste sa perception du consensus à l’aune de ses propres valeurs.

Le second résultat est l’identification d’un mécanisme qui pourrait expliquer cet effet. Quand on interroge quelqu’un pour savoir si un personnage appartenant à l’élite universitaire ou académique peut être considéré comme bien informé et digne de foi, on constate alors que les réponses varient en fonction du degré de coïncidence entre la position qui a été prêtée à l’expert putatif (à propos des thèmes cités plus haut) et celle correspondant aux opinions du sujet interrogé.

L’importance des effets ne fut pas uniforme en fonction du type de risque considéré. La plus grande disparité est apparue pour ce qui concerne le changement climatique. Les écarts dans les perceptions du consensus, et dans l’influence exercée par les positions prises par les auteurs de l’expérience, furent moindre en ce qui concerne le nucléaire, et d’importance intermédiaire dans le cas des lois sur la détention des armes à feu. L’étude ne fournit pas d’élément particulier quant à l’origine de ces différences. Nous spéculons qu’elles reflètent les différents niveaux d’actualité de ces thèmes en tant que sources de conflits d’opinions, et en particulier l’absence de mise en chantier de centrales nucléaires aux U.S.A depuis les deux dernières décades.

Cependant, même dans le cas du nucléaire, les différences d’intensité des effets observés demeurèrent suffisantes pour être statistiquement significatives, et à notre avis présenter une importance pratique. Par exemple, l’analyse multivariable des résultats expérimentaux a révélé que, toutes choses égales par ailleurs, l’écart entre la probabilité pour qu’un sujet raisonnablement individualiste et hiérarchique considère l’auteur comme un expert et la même probabilité évaluée dans le cas ou la position affichée par l’auteur passait de « haut risque » à « faible risque » changeait de plus de 50%.

Un écart de cette importance suggère fortement que quiconque endossant les prédispositions culturelles d’autrui plutôt que de s’y opposer, a beaucoup plus de chances d’être considéré comme un « expert ». Ce qui conduirait avec le temps à une appréciation culturellement faussée de ce que la plupart des experts croient. Dans ces conditions, on peut alors penser que, même dans une situation où les experts sont majoritairement et largement d’accord, on verra se développer des interprétations substantiellement différentes du constat résultant du consensus scientifique.

5.2  Comprendre la cognition culturelle des risques

Si l’on combine cette dynamique avec l’ensemble des mécanismes au moyen desquels la cognition culturelle façonne la perception des risques et des évènements associés, il devient possible de se faire une image plus précise de la manière selon laquelle ces processus se développent de concert. Selon ces vues, la cognition culturelle peut être comprise comme l’introduction déviante d’une forme d’endogénéité dans quelque chose d’apparenté à une nouvelle version de processus Bayésien .

 Note du traducteur: J’ai pleinement conscience que ma traduction, que j’ai voulu la plus fidèle possible au texte anglais, ne réussit que trop à atteindre cet objectif. C’est-à-dire qu’elle est aussi jargonnante et incompréhensible que l’original. Je vais donc tenter dans cette note de décrypter autant que possible, car cela en vaut la peine !

L’approche théorique adoptée par le professeur Dan Kahan est classique en économétrie (l’étude statistique des données économiques). Bien qu’il ne s’agisse nullement ici de données économétriques, l’idée générale reste la même, à savoir de rendre compte d’une série d’observations (les réponses d’un groupe de personnes à des Q.C.M) au moyen d’un ensemble de variables dites endogènes. Ces variables endogènes pourront alors être corrélées à des variables explicatives dites exogènes, au moyen de techniques statistiques dites de régression linéaire. Ces techniques reposent largement sur un résultat fondamental de la théorie des probabilités qui est le théorème de Bayes, ou encore théorème des probabilités conditionnelles. Ce théorème permet de connaître P(A|B) la probabilité a posteriori de A sachant B (ou encore de A sous condition B), connaissant la probabilité a priori de A , la probabilité a priori de B et P(B|A), pour un B connu, appelée la fonction de vraisemblance de A.

Voyez à ce sujet les pages générales « Théorème de Bayes »

                                                                     et  » Régression linéaire »

On peut dire que la manière dont une personne est capable de réviser sa perception d’un certain type de risque va dépendre de ses aptitudes à apprendre, ce qui en l’occurrence consistera en ses motivations et ses capacités à découvrir de nouvelles informations, à les reconnaître comme telles, et à leur accorder un effet sur ce qu’est sa perception de la question en accord avec la pertinence de l’information nouvelle. Ce qu’on peut résumer par le schéma suivant, dans lequel le processus bayesien d’apprentissage met en œuvre une variable exogène, figurée en vert:

S’il s’avère que l’aptitude à apprendre de la personne est guidée par ses perceptions existantes, c’est-à-dire si sa recherche d’informations nouvelles est orientée de telle manière à privilégier les informations qui viendront conforter sa perception initiale du risque, alors cette personne va développer une attitude caractérisée par l’étroitesse de vues. Le processus d’acquisition d’information de type bayesien ne fonctionnera plus, car il n’y a plus de variable exogène, disparue et remplacée par une variable endogène figurée en jaune:

 Certaines personnes sont vulnérables à cette forme d’étroitesse de vues en raison de leur cognition culturelle, dans la mesure où ce sont les mêmes prédispositions culturelles qui ont façonné leur perception initiale du risque, et qui motivent aussi leur recherche d’informations nouvelles, leur reconnaissance et leur assimilation:

 

 

Cette forme d’endogénéité va encore biaiser considérablement le processus de mise à jour de l’information.

5.3   Améliorer la communication sur les risques

Ce qui précède n’implique cependant pas qu’il n’existe aucune chance pour que, sur ces questions sensibles des risques associés à des thèmes tels que le réchauffement climatique, l’industrie nucléaire, ou la liberté de détenir des armes à feu, puisse s’instaurer un débat rationnel appuyé sur les conclusions scientifiques les plus solides. Mais, puisque la capacité à convaincre des arguments scientifiques est notablement plus faible que ce que l’on pourrait normalement en attendre, la manière de les utiliser doit également quelque peu différer de ce qui devrait normalement être fait. Il n’est pas suffisant de faire en sorte qu’une information scientifique de qualité, comportant les preuves qu’il s’agit bien de la conviction profonde des scientifiques eux-mêmes, soit largement répandue: Quelques soient leurs opinions préexistantes, le phénomène de cognition culturelle conduit fortement les gens à privilégier comme relevantes les informations qui confortent leurs prédispositions culturelles..Pour surmonter cet effet, les communicateurs doivent prêter attention aussi bien à la signification culturelle qu’au contenu purement scientifique de l’information.

Les recherches dans le domaine de la cognition culturelle et les théories associées ont fait des progrès dans la formulation de stratégies de communication capables de présenter cette qualité. L’une d’elles est l’affirmation de l’identité. Lorsqu’on leur présente une information sur les risques encourus (par exemple, les températures vont globalement augmenter), information que les gens associent à une menace pesant sur leurs valeurs culturelles ( les contraintes pesant sur le commerce vont augmenter), la réaction naturelle de ces gens est une tendance à mettre en doute l’information. Par contre, quand les gens reçoivent une information confortant ou en accord avec une conclusion affirmant leurs valeurs culturelles (par exemple, la société devrait davantage favoriser l’énergie nucléaire), ces personnes-là vont considérer l’information avec une bien plus grande ouverture d’esprit (sources: Kahan 2010; Cohen, Bastardi, Sherman, Hsu, McGoey, 2007; Aronson & Steele, 2000).

Une autre stratégie de communication est la préconisation du pluralisme. Les gens ont le réflexe de rejeter toute information contraire à leurs prédispositions quand ils constatent que cette information est défendue par des experts dont ils rejettent les valeurs, tandis qu’elle est combattue par d’autres dont au contraire ils partagent les valeurs. Au contraire, si on leur montre qu’il existe des experts de divers bords défendant des valeurs diverses, ils seront beaucoup plus enclins d’examiner l’information avec davantage d’ouverture d’esprit, et éventuellement de l’accepter. (Earle & Cvetkovich, 1995; Kahan et al, in press).

Enfin, on peut citer la théorie des modèles narratifs. Les gens ont tendance à assimiler une information en la faisant coïncider avec des schémas explicatifs préexistants ou en l’associant à des projets qui vont l’enrichir de sens. Les éléments de ces modèles narratifs varient de manières identifiables et récurrentes en fonction des différents groupes culturels auxquels on s’adresse (Qui sont les gentils et les méchants ? Quels sont leurs combats ? Les enjeux moraux de leurs engagements ?). En travaillant les messages de manière à ce qu’ils évoquent des modèles narratifs culturellement familiers à leur audience, les communicateurs sur les risques seront mieux à même d’obtenir que le contenu de l’information qu’ils ont à transmettre soit considéré d’une manière mûrement réfléchie par des groupes culturellement différents.(Earle & Cvetkovich, 1995; Jones & Mcbeth, 2010).

Les recherches sur les moyens de dissiper la tendance de la cognition culturelle à générer des conflits dans les débats publics sur les risques en sont encore à leurs débuts. Faire progresser cet aspect de la science de la communication est, croyons-nous, d’une urgence cruciale si l’on veut éclairer davantage l’élaboration démocratique des choix politiques dans ce domaine.

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