Culture générale ou inculture générale ?


Je ne résiste pas à l’envie impérieuse de vous faire partager la lecture de la libre opinion parue dans le quotidien « Le Figaro » du mercredi 4 janvier 2012, sous les signatures de Chantal Delsol et Jean-François Mattéi, et sous le titre: « Sciences Po Paris ou l’inculture générale ». J’étais en train de surfer sur le site Gallica de la BNF, et je m’émerveillais de constater qu’au XVIIe siècle, en 1646, un certain Christiaan Huygens, étudiant hollandais en droit et mathématiques à Bréda, était capable de tenir une importante correspondance avec une égale aisance en néerlandais, en latin et en français, et cela à l’âge de 17 ans ! Quant m’arriva sous les yeux Le Figaro du jour, et le cri indigné de Chantal Delsol devant ce qui semble être une entreprise de déstructuration programmée du savoir et de la culture universelle. J’espère que comme moi, vous réagirez à votre tour. La faculté de publier très vite un commentaire est là pour cela sur ce blog.

Pierre Cormault

Sciences Po Paris ou l’inculture générale
par Chantal Delsol et Jean-François Mattéi
(source: Le Figaro du 4 janvier 2012, rubrique ‘Débats et opinions », page 14)

La médiocrité devient un modèle quand l’obsession de l’égalité et la hantise de la discrimination tournent à la psychose. Sciences Po était considéré il y a peu comme la meilleure école supérieure française en sciences humaines. Son directeur actuel a décidé de supprimer à l’examen d’entrée la dissertation de culture générale. Il s’agit dorénavant de miser sur la « personnalité » des étudiants, non sur leurs connaissances, moins encore sur une culture générale qui est devenue obsolète. Le cursus des études ne centrera pas la formation scientifique sur la culture la plus large possible, mais sur l’origine sociale des étudiants selon un mode de discrimination qualifié de « positive », la culture relevant ainsi d’une discrimination « négative ». Elle ne servirait à rien sinon à creuser les inégalités entre les étudiants.  «La culture générale nous semble l’épreuve la moins utile. Qui peut prétendre en avoir une à l’âge de 17ans ? », indique-t-on avec humour à Sciences Po.

Sans se référer à ces jeunes gens qui, comme Rimbaud (ou comme Huygens, note du rédacteur de ce blog), avaient une culture tout aussi précoce, on pourrait surenchérir et ajouter: qui peut prétendre maitriser la lecture à 2 ans ? Il sera donc inutile pour l’instituteur d’apprendre à lire aux jeunes enfants et, plutôt que de les discriminer avec des exercices laborieux, il conviendra de les mettre à l’aise au cours d’un entretien qui mettra en valeur leur personnalité naissante. Comme on lit peu dans les classes populaires, voire pas du tout chez les émigrés récents, soupire la bonne âme, supprimons l’ apprentissage de la lecture qui ne réussit qu’à amplifier les inégalités. La messe est dite. Voilà pourquoi votre fille sera muette quand on lui posera une question sur ce qui relève de la culture, ce que Cicéron le premier avait appelé cultura animi. L’âme n’avait déjà pas bonne presse; on l’éliminera définitivement avec la culture qui lui était attachée .

Nous retrouvons toujours le même sophisme à l’œuvre dans la destruction programmée de la culture en France. Car il s’agit bien d’un « programme », c’est-à-dire d’un ensemble d’instructions officielles pour élaguer complètement le champ du savoir .Il faudrait, non pas mettre les étudiants au niveau des connaissances exigées, mais mettre les connaissances exigées au niveau des étudiants. Non pas élever la personne qui étudie, mais abaisser, sinon supprimer, les contenus de son étude afin de ne pas discriminer ceux qui ne les maitriseraient pas. On dénonce alors cette « culture générale » où l’on met en vrac, dans un inventaire à la Prévert, L’Odyssée, La Princesse de Clèves « , Le Cid, Les Fleurs du mal, mais également Borges, Fellini, Brecht, Coltrane, Hergé ou Penderecki. Sa dénomination est d’ailleurs trompeuse. Elle n’a rien de général si l’on entend par là un amas de singularités que l’on multiplie confusément pour charger le plateau des connaissances. Elle est bien plutôt universelle en ce sens qu’elle témoigne d’un humanisme partagé par tous les hommes, qu’ils vivent dans les banlieues ou les quartiers bourgeois. On parlait auparavant d’un   » honnête homme « , celui qui a des lumières de tout et qui, selon Diderot, agit en tout par raison. Ce serait trop demander à un étudiant français, à l’ère de la mondialisation, de partager cette culture universelle qui n’est d’aucun pays et d’aucune classe sociale, mais de ce continent à bien des égards inconnu que l’on nomme l’humanité. Seule la culture de l’âme permet d’y accéder .

Quand Camus obtint le prix Nobel de littérature, il ne décida pas de rejeter les connaissances qu’il avait reçues à Alger , dans une famille délaissée, sinon misérable. Il avait été « obscur à soi même » , comme l’indique le dernier chapitre du Premier Homme. Éclairé par la culture de ses maîtres, il écrivit alors à son instituteur , M. Germain, pour le remercier d’avoir tendu une « main affectueuse » au« petit enfant pauvre » . Il est vrai que notre exemple est mal choisi en matière de culture générale. En dépit de son élévation au Nobel, Albert Camus portait une tare intellectuelle rédhibitoire: il n’avait pas passé le concours de Sciences Po Paris.

Enfin, on se demande même pourquoi nous nous échinons à argumenter . L’appel à l’égalité, la hantise des discriminations ne sont ici de toute façon que des rodomontades de bobos. Pour le comprendre, il suffit de regarder la suite des nouvelles concernant Sciences Po. Les malheureux étudiants, auxquels on inflige ce traitement niveleur, et parmi lesquels il se trouvera sans doute des Camus assassinés, sont les seuls à faire les frais de la passion égalitaire du directeur. Quand on voit révélé par Mediapart le salaire, impressionnant pour un universitaire, que ce dernier se fait verser en toute bonne conscience, on saisit dans quelle tartuferie on est en train de baigner. Vous avez de la chance, cher collègue, d’avoir une morale qui ne s’applique pas à vous-même ! 

 

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