Que penser de Facebook ?


Le réseau des réseaux internet et les réseaux sociaux sont devenus aujourd’hui une réalité prégnante, ce qui est généralement désigné comme la révolution numérique, en référence aux révolutions précédentes qui ont façonné l’humanité, révolution des lumières ou révolution industrielle.

L’existence de ce blog en est un mince aperçu. Mais qu’en pensent les intellectuels et spécialistes en sociologie, communication, qui observent et analysent le phénomène ? Le Figaro du 25 mai 2012 publie dans sa page ‘Débats et opinions’ un article de mise en garde du linguiste Alain Bentolila.

Je vous soumets donc cet article qui exprime des vues qui confortent un certain nombre des raisons que j’ai de tenir ce blog ouvert. Partager pour comprendre me parait de plus en plus une nécessité.

Les passages de l’article mis en caractères gras l’ont été de ma propre initiative.

 » Il est devenu aujourd’hui quasiment honteux d’avoir moins d’une centaine d’amis sur Facebook. Nous mesurons notre degré de popularité et même notre valeur personnelle en nous fondant sur le nombre de ceux qui, d’un clic, se sont déclarés nos amis et qui, pour autant, ne verseraient pas une larme sur nos malheurs, ne nous tendraient pas la main dans la difficulté et ne se réjouiraient guère de nos succès. Cette « amitié » décrétée, fondée sur la facilité et la complaisance révèle finalement la peur de l’autre ; de son regard, de sa parole et de ses exigences d’être reconnu dans sa singularité. La distance spatiale n’est qu’un leurre ; en fait, on est entre soi, entre alter ego ; on se connaît, on se ressemble, même si le plus souvent cette connivence est totalement artificielle, décidée sur la base de questionnaires ineptes, en aucun cas construite par un dialogue curieux et exigeant.

Or la langue n’est pas faite pour parler à un autre soi-même : celui qui pense comme moi, qui a vécu où j’ai vécu, qui croit en le même dieu que moi. La langue n’est pas faite pour parler à ceux qui nous ressemblent ; elle est faite d’abord pour parler à ceux que l’on ne connaît pas, pour leur dire des choses qu’ils ne savent sans doute pas. C’est ce qui nous permettra de construire patiemment une relation honorable. Quand on ne sait sur l’autre que bien peu de choses et quand il en sait aussi peu sur nous ; mais quand l’autre est aussi l’objet de tous nos désirs de comprendre et d’être compris. Pour relever ce défi, on devra utiliser les mots les plus précis, les structures syntaxiques les plus fermes. Pas étonnant que la langue de Facebook soit d’une insigne faiblesse puisqu’elle n’a à supporter que le ponctuel, l’immédiat et l’anecdotique. Sur le millier de comptes que nous avons analysés, le vocabulaire utilisé ne dépasse pas 600 mots, c’est-à-dire l’équivalent de celui que possède un enfant de 5 ans en relative difficulté de langage. La pauvreté et la trivialité de ces petits échanges entre amis sont la conséquence logique d’une situation qui, paradoxalement, efface la distance et gomme les différences, invitant à l’imprécision et au « cela va sans dire ».

Que se dire en effet au sein de cette intimité artificielle mais rassurante ? Ce que l’on fait hic et nunc. Ce que l’on ressent hic et nunc. Jamais, au grand jamais, ce que l’on pense ! Dans cette vitrine ouverte aux chalands, on expose donc sans pudeur ses états d’âme fluctuants et ses anecdotes quotidiennes. Ce réseau, qui n’a de social que le nom, est devenu le lieu d’une intimité immédiate et débridée qui n’a que faire de la retenue qu’impose la découverte respectueuse d’un autre. Tout dire tout de suite, livrer au jour le jour ses humeurs et ses cancans, telles sont les règles du jeu. On étale sans retenue les sentiments les plus personnels, les histoires les plus intimes. Et on finit par trouver naturel de livrer en pâture à des voyeurs anonymes les secrets qu’on ne murmurerait pas à notre plus proche confident. L’usage massif de ces cercles d’exhibition rend caduque l’idée même de la réserve et de la réflexion nécessaires à tout échange intellectuel.

Facebook a ainsi sur les plus fragiles des élèves une influence perverse. Certains en sont venus à ne plus distinguer le « débondage » qu’autorisent ces lieux incertains de la retenue que requiert toute situation d’apprentissage. Apprendre d’un autre exige en effet que l’on marque au seuil de sa démarche un temps de suspension ; ce moment si particulier où l’on s’oublie soi-même pour ouvrir son intelligence sereine à la découverte d’idées et de connaissances qui nous viennent d’un autre. On apprend mal lorsque anecdotes et sentiments personnels submergent l’objectivité nécessaire à la compréhension des discours et des textes. Il y a dans tout acte d’apprentissage une pudeur indispensable qui repousse l’irruption brutale de nos émotions et le déballage de notre vécu.

Si bien des élèves sont incapables de tenir leur moi intérieur à distance respectueuse des objets d’étude, s’ils sont prompts à la brutale déclaration d’opinion, si l’anecdote ponctuelle vient polluer intempestivement le débat d’idées, c’est beaucoup sans doute parce que leur réseau favori les a convaincus que toute chose intime est bonne à dire en tout lieu et à tout moment et que des intimités mêlées sont infiniment plus passionnantes que les paradigmes arides et froids des savoirs et des savoir-faire. Ainsi le papotage l’emporte-t-il parfois sur l’argumentation, la rumeur sur la construction prudente de la vérité et – plus inquiétant – la communion artificielle sur le dialogue exigeant.

 Mais, me direz-vous, c’est Facebook qui a permis le succès des révolutions arabes ! C’est Facebook qui a mis à bas les dictatures en rassemblant les peuples en lutte pour la démocratie ! Sans doute, sans doute… Mais si ce réseau social a contribué fort efficacement à lancer des mots d’ordre et à appeler à des rassemblements, il n’a été en aucune façon un instrument de réflexion collective et de construction de propositions ; Facebook, par sa nature même, s’est montré incapable de forger une intelligence collective. Et une fois les dictateurs chassés se profilent aujourd’hui des dangers tout aussi menaçants d’obscurantisme et de totalitarisme. »

Je vous rappelle que cet article est signé Alain Bentolila. N’hésitez pas à exprimer vos commentaires. L’article en vaut la peine.

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