Sport spectacle et morale ?


Dans le journal Le Figaro de ce matin 14 juin 2012, Luc Ferry signe une libre opinion intitulée « Non, la sacralisation du sport n’est pas morale ! ». Comme je l’ai déjà souvent fait, je vais donc vous donner l’opportunité de partager cette opinion. Partager au sens d’en prendre connaissance, et non pas de forcément y adhérer. Partager pour mieux comprendre les idées émises, et les enjeux de société qui accompagnent. Partager en réagissant à votre tour pour élargir notre compréhension.

Pourquoi ais-je décidé immédiatement de relayer dans ce blog le billet de Luc Ferry ? D’abord parce que le sport a toujours été une des composantes essentielles de ma vie. Depuis l’âge de quatorze ans jusqu’à ma quarantaine, j’ai pratiqué le handball puis le football en compétition. Puis le ski et la voile, non plus pour la compétition, mais pour mon seul plaisir. Je ne suis donc pas uniquement un sportif en fauteuil devant une TV. Et accessoirement, parce que, et sans que Luc Ferry ait pu en avoir connaissance quand il écrivait son billet, deux nouvelles navrantes pour les sportifs viennent de tomber ce matin: Deux footballeurs professionnels de l’Olympique Lyonnais ont passé la nuit en garde à vue, suspectés qu’ils sont de viol en réunion.  Et le vainqueur américain de sept tours de France serait désormais définitivement convaincu de tricherie par le dopage, si l’on en croit les dernières investigations du comité anti-dopage américain. Le thème ‘Sport et morale’ est donc bien incontestablement un sujet d’actualité, et un sujet de société.

Voici donc ce texte de Luc Ferry, extrait du Figaro du 14 juin 2012, page 15, rubrique ‘Débats et opinions’:

Non, la sacralisation du sport n’est pas morale !

par Luc Ferry

Euro 2012, Roland-Garros, Wimbledon, Tour de France, 24 Heures du Mans, JO : les médias n’en finissent pas de nous rebattre les oreilles avec le sport. Il infiltre toutes les dimensions existentielles de l’Homo democraticus, au point qu’il sert désormais de modèle à la politique. Entendu, exemple parmi tant autres, sur une radio nationale : « Dimanche, nous aurons 577 matchs, les joueurs sont dans les starting-blocks. » Il s’agissait, vous l’aurez compris, du premier tour des législatives. Selon le discours dominant, répété ad nauseam par nos élites bien pensantes, le sport serait l’antichambre de l’éthique. Il apprendrait à « nos jeunes » l’esprit d’équipe, le courage, le respect de l’autre, il forgerait leur « mental » (quelle expression !), j’en passe et des meilleures.

 Je conseille à ceux qui en ont assez d’entendre ce discours lénifiant et convenu, le livre de Robert Redeker, L’Emprise sportive (chez Bourin Éditeur). Singulièrement décapant, il plaide à contre-courant du politiquement correct sportif dégoulinant de bons sentiments. Que dit-il ? D’abord que la sacralisation du sport est à la fois récente (elle n’a rien à voir avec l’olympisme antique) et profondément immorale. À bien y réfléchir, elle ne fait que refléter les pires défauts, les effets pervers les plus antipathiques de la mondialisation néolibérale.

 Sa démonstration – car c’en est bien une – pourrait tenir en huit points. 1) Alors que toute morale repose sur la fixation de règles, donc de limites, l’idéologie sportive du « dépassement de soi » véhicule en permanence la conviction qu’on peut et qu’on doit faire reculer toutes les barrières. 2) Le culte du sport, c’est celui de la performance pour la performance, assortie qui plus est d’une obsession délirante pour l’évaluation chiffrée, aussi mesurable qu’un bilan d’entreprise. 3) Comme l’a montré la fameuse « main » de Thierry Henry, loin d’être fair-play, les comportements sportifs se nourrissent sans cesse davantage (à l’image d’un autre sport, celui qui consiste à dissimuler aux impôts) de l’idéologie du « pas vu pas pris » : vive le dopage, pourvu qu’on passe entre les mailles du filet ! 4) À l’instar de ces oligarques russes qui douchent leurs girlfriends au champagne sur les plages de Saint-Tropez, le sportif « modèle » se doit de claquer un maximum de fric dans ce qu’il faut bien appeler, pardon pour l’expression, des « bars à putes ». 5) Du reste, comparé aux revenus de nos footeux, les patrons du CAC 40 feront bientôt figure de smicards. 6) Maintenant que la psychologie remplace la morale et l’angoisse la culpabilité, le « mental », forcément « d’acier » ou de « winner », a pris la place de l’Esprit, pour ne rien dire de l’âme. 7) Du coup, ce n’est pas la civilité qui est valorisée, la domestication de la violence et de la guerre, mais au contraire l’étalage de la loi du plus fort : racisme, chauvinisme, comportements bestiaux qui se traduisent, jusque sur les courts de Roland-Garros, par des ahanements de bûcherons, des poings levés, regards haineux et bonds de macaques sur chaque point gagnant. Avec sa classe et son élégance, Federer fait déjà figure de dinosaure. 8) À l’encontre d’une idée reçue, ce n’est plus le sport qui reflète la société, mais l’idéologie sportive qui, diffusée à jet continu dans les médias, finit par la façonner à force d’endoctriner les jeunes.

 Impossible, bien sûr, de développer ici le fond de cet argumentaire courageux. J’entends déjà les cris d’orfraie des vertueux et prévois sans difficulté les réponses scandalisées que suscitera sa conclusion : « Désormais, des mercenaires immatures et cupides tapant dans un ballon sont élus au rang de divinités quand les véritables créateurs de civilisation – poètes, penseurs, peintres, sculpteurs, savants – sont rejetés dans l’ombre. » C’est pourtant bien vu. Pas de malentendu : Redeker aime le sport. Il lui arrive de le regarder, voire de le pratiquer avec bonheur. Ce qu’il vise ici, c’est l’idéologie qui l’entoure, sa médiatisation forcenée, ses prétentions éthiques et les effets calamiteux qu’elles produisent sur nos élèves quand elles conduisent à faire d’un type qui « tape dans un ballon » un modèle infiniment supérieur à Bach, Pasteur ou Einstein ( « qui c’est ceux-là ? » ), un monument de talent, de probité, voire de spiritualité. Comme on dit : « Y a de la marge ! » – et c’est cette marge qu’on devrait un peu interroger avant d’élever le sport, qui doit rester un jeu ou un divertissement sympathique, au rang d’un nouvel opium du peuple.

Voilà. Il y a sans doute beaucoup à dire, à partager, pour comprendre. N’hésitez pas à poster un commentaire. Un blog, c’est fait pour cela !

                                                                                                                Pierre Cormault

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1 Comment

  1. Dans l’ensemble, je partage l’avis de Pierre sur ce sujet. J’ai pratiqué le rugby, mes fils aussi qui sont des passionés au point que l’un d’eux a emmené femme et enfants jusqu’en Nouvelle Zélande pour la coupe du monde et ils ont découvert un pays très attachant. Peut être est-ce parce que le rugby véhicule moins que d’autres sports cet aspect fric tant décrié.
    Pour autant ce n’est pas le sport qui véhiculerait de « mauvaises » valeurs morales ; c’est notre société qui, pourrie par le fric, salit tout ce qu’elle touche même les religions ont heurté cet écueil ! Ce n’est donc pas le sport qu’il faut réformer mais le fonctionnement de notre société. Car c’est l’image du sport telle qu’elle est transmise par les média qui fait réagir : les deux points d’actualités évoqués sont un bon exemple. Pourquoi titrer sur ces déplorables fait divers et non sur l’esprit d’équipe de tel ou tel ou les performances du handisport ? Parce que ça ne fait pas vendre…

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