Devrait-on arrêter Fessenheim ?


D’où vient ce blog ?

Pour répondre à cette question, il faut relire un des tous premiers billets que j’y ai posté, après avoir créé « Partager pour comprendre ». Revoici donc ce texte:

Dix-neuf  jours après les affreux et inimaginables évènements du 11 mars 2011 qui ont fait quelques 20.000 morts ou disparus dans la partie Nord-Est de la principale île de l’archipel japonais, les turbulences médiatiques se sont substituées à celles de l’écrasante nature, provoquant un flot ininterrompu de nouvelles, de commentaires, d’annonces, de contre-annonces, qui vont, viennent, reprises, amendées, s’entrechoquant à un tel point qu’il est devenu difficile ou même pratiquement impossible à quiconque, haut responsable, expert reconnu ou simple quidam, d’affirmer qu’il conserve une vue claire de ce qui se passe, sans même aborder la question de ce qui va se passer.

Mais alors, allez-vous me dire, pourquoi voulez-vous ajouter votre faible voix à cette énorme cacophonie ? Oui, pourquoi ?

La réponse est très claire à mon esprit: Parce que je crois que, quelque soit la complexité des questions qui se posent à lui, l’homme ne doit jamais renoncer à au moins essayer de comprendre. Sans cette volonté, que devient-il d’autre qu’un fétu de paille emporté par un torrent d’évènements ?

C’est pourquoi j’ai fait mienne cette devise: « Partager les connaissances pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons ». Parce que devant la complexité de chaque aspect du monde d’aujourd’hui, on ne peut prétendre en percevoir seul qu’un tout petit morceau. Alors qu’en réunissant et partageant ces multiples fugaces lueurs, on a une bonne chance de voir la scène s’éclairer et les détails du tableau se préciser.

C’est la raison de la création de ce blog.

Et depuis, je n’ai eu de cesse, chaque fois qu’une question d’actualité surgissait, et qu’elle pouvait susciter interrogations, incompréhensions, et qu’il me semblait avoir quelque chose à partager pour essayer de comprendre un peu plus, un peu mieux la réalité des questions qui se posaient, je n’ai eu de cesse donc que de partager avec d’autres, via ce blog, ce que je croyais comprendre. Surtout dans le domaine des sciences physiques, le domaine dans lequel j’ai étudié puis oeuvré pendant la majeure partie de mon existence.

Fukushima de nouveau !

C’est dans cet état d’esprit que la semaine dernière, j’ai posté le billet intitulé « Fessenheim: un arrêt injustifié en 2016 ». Dans ce billet, je ne livrais aucun commentaire personnel, aucune information que j’aurais pu détenir. Non, je faisais seulement une citation en reproduisant un document mis peu de temps dans le domaine public. Ce document en forme de lettre ouverte donnait en les justifiant (au moins aux yeux de leurs auteurs) quatre raisons jugées fortes de réfuter le bien-fondé de la décision de mettre fin définitivement en 2016 à la production d’électricité sur le site de Fessenheim.

Et c’est alors que le drame japonais de Fukushima s’est réinvité sur ce blog. Sous la forme d’un commentaire plutôt bref mais comminatoire, signé Pierre Fetet. Vous pouvez vous y reporter, en faisant défiler  en arrière l’affichage du présent billet, jusqu’à parvenir à la fin de « Fessenheim: un arrêt injustifié en 2016 ». J’ai immédiatement approuvé, non pas le contenu du commentaire, mais la nécessité de le publier sur mon blog, afin d’initier ces courants d’échanges qui sont l’objectif des blogs, ce qui a été fait le 13 octobre.

Mais il fallait bien entendu apporter une réponse à ce commentaire. N’ayant pris aucune part dans la rédaction du texte commenté, j’ai préféré contacter un de ses auteurs, en lui demandant de bien vouloir préparer la réponse à fournir à Pierre Fetet. Ce qui a été fait le lendemain 14 octobre, date à laquelle un commentaire de réponse à Pierre Fetet signé Jean Fluchère a été posté sur le blog.

Un lecteur naïf aurait pu croire que tout avait été dit. C’était tout le contraire. Non seulement Pierre Fetet n’a semblé faire aucun cas des réponses apportées, mais, dans un second commentaire que j’ai édité sur le blog le 16 octobre,  il les a systématiquement mises en doute, voire contredites. Qui est donc ce Pierre Fetet qui peut se montrer si péremptoire ?

Une courte recherche sur le web le révèle être l’auteur du blog http://fukushima.over-blog.fr , qui bien que dédié à la catastrophe japonaise, se révèle avant tout être une plateforme anti-nucléaire à vocation bien française.

Impossible donc de continuer à échanger des commentaires en bas de l’article initiateur de ce dialogue sans profit pour mes autres lecteurs de « Partager pour comprendre ».

Mais pas question non plus de laisser le dernier mot à Pierre Fetet qui interpellait d’ailleurs le 14 octobre sur son site Fukushima  les trente anciens directeurs de sites de production nucléaire signataires du communiqué de presse  de la manière suivante: « ‘Ne connaissent-ils pas la prescription de l’ASN demandant un radier sous le réacteur n°1 de Fessenheim avant le 30 juin 2013 ? »

Nous allons donc, Jean Fluchère et moi, cosigner ci-dessous un nouveau billet, dont  tous les lecteurs de ce blog, Pierre Fetet y compris je l’espère, pourront partager la lecture  pour mieux comprendre ce qui s’est passé à Fukushima et comment il est tout fait pour que cela ne puisse jamais se passer à Fessenheim.

à propos de la fusion partielle ou totale du coeur d’un réacteur de type BWR à Fukushima et des mesures de sûreté concernant les réacteurs français de type PWR du site de Fessenheim

par Jean Fluchère et Pierre Cormault

Après un arrêt automatique d’un réacteur, la puissance résiduelle dégagée par la désintégration des produits de fission est de 7 % de la puissance thermique avant arrêt. Cette puissance résiduelle décroit assez rapidement pour atteindre 1 %. La forme de la décroissance suit une asymptote, c’est-à-dire que la décroissance de la puissance résiduelle va se poursuivre dans le temps au fur et à mesure de la désintégration des produits de fission. Si on ne parvient pas à l’évacuer par un moyen de refroidissement quelconque, il y aura élévation de température et fusion partielle ou totale du combustible nucléaire, des gaines le contenant, et des structures inférieures du réacteur. 

Comment évolue librement un corium en l’absence de refroidissement ?

Ce corium non refroidi va tomber progressivement sur le sur le fond bombé de la cuve, là où l’épaisseur d’acier est la plus grande.

A ce stade, il transmet une partie de sa chaleur latente, en baisse permanente, à l’acier pour le porter à la température de fusion. Mais ce faisant, le corium perd une partie de sa chaleur latente et repasse en phase de solidification.

Puis, la chaleur dégagée par les produits de fission le ramène à la fusion et retransmet de l’énergie à l’acier. Pendant ce temps là, la puissance thermique dégagée par les produits de fission diminue alors que le volume en fusion croit.

Le processus de percement du fond de cuve est donc un processus de fusion-solidification qui prend du temps. D’autant plus que la cuve, elle-même, sert par sa bonne conduction, de radiateur avec l’atmosphère de l’enceinte qui circule autour d’elle par convection.

Ce temps peut-être mis à profit pour ramener une source de refroidissement. Mais supposons que cela ne soit pas possible et poursuivons le raisonnement.

Maintenant imaginons que le corium a complètement traversé la cuve en s’alliant à l’acier du fond de cuve, on observe alors que le volume de corium a beaucoup grandi alors que la puissance de chauffe faiblit de façon continue mais asymptotique.

Ce qui signifie que le corium qui arrive sur le béton du puits de cuve a au moins doublé de volume tandis que la puissance de chauffe a déjà baissé de façon significative compte tenu du temps nécessaire à tout ce processus.

Ce corium là est donc moins pénétrant que celui qui est arrivé sur le fond de cuve et il va s’étaler sur une surface de béton sacrificiel qui correspond à celle du puits de cuve qui se trouve au dessus de l’enceinte de confinement, c’est à dire beaucoup plus grande que le fond de cuve. Ce béton sacrificiel se trouve à l’intérieur de l’enceinte de confinement au dessus du béton du radier lui-même

Ceci veut dire que sa surface de refroidissement devient plus importante. Il s’initie donc un nouveau processus de fusion-solidification du corium avec le béton qui va augmenter encore le volume de corium. C’est lors de l’attaque du béton qu’il y a relargage du CO2 provenant des carbonates contenus dans le ciment. Ce Co2 est un gaz incondensable par l’aspersion et c’est lui qui risque de faire monter la pression de l’enceinte au-delà de la pression de calcul. Il en résulte la nécessité de décomprimer l’enceinte et de filtrer les gaz sur un filtre à sable permettant de retenir les produits qui se présentent sous forme d’aérosols. Ne sortent que les gaz rares dont la période est brève et un tiers environ des iodes.

On peut donc penser que la puissance de chauffe n’est plus suffisante pour percer totalement le béton sacrificiel si son épaisseur est suffisante.

Par exemple, il semble qu’à Fukushima, le corium se trouve depuis le mois de décembre 2011, figé à une température inférieure à 100 °C sur le béton sacrificiel de l’enceinte de confinement. Il n’a pas percé l’enceinte métallique ni bien entendu le radier qui se trouve au-dessous. Pour cela il a été nécessaire de le refroidir avec des débits d’eau de quelques m3/h. Sinon il se serait figé un peu plus tard à une température un peu supérieure mais il aurait été incapable de percer le béton sacrificiel.

Schéma donné par TEPCO sur la positiondu corium
Le bien-fondé de l’analyse ci-dessus décrivant l’évolution d’un corium pendant la période post-accidentelle est confirmé par les observations réalisées à Tchernobyl.
Schéma de la situation accidentelle à Tchernobyl

Voilà ci-dessous les photos du corium figé par le seul effet du refroidissement apporté par l’air ambiant à Tchernobyl:

Corium « gelé ». La forme est dite en pattes d’éléphant

On observe que ce corium n’a pas perforé l’assise de béton.

Voici une autre vue:

Pattes d’éléphant (corium figé observé à Tchernobyl)
Coulures de corium au travers de traversées de planchers à Tchernobyl

Le plus grand enseignement apporté par ces clichés est que le corium s’est « bloqué » ou « gelé » sans perforer les éléments de base du radier. Et pourtant, la principale et même unique source de refroidissement a été l’air ambiant. 

Et à Fukushima ?

 Le corium de Fukushima n’a pas percé le radier, loin s’en faut.

La partie basse de l’enceinte de confinement, aussi bien dans un réacteur à eau bouillante (BWR, cas de Fukushima) que dans un réacteur à eau sous pression (PWR, cas de Fessenheim) est composée d’un béton sacrificiel qui se trouve au dessus d’une peau métallique assurant une étanchéité totale.

L’ensemble repose sur un radier qui est au-dessous de la peau d’étanchéité et qui sert d’assise au bâtiment réacteur.

A Fukushima, le corium a été figé sur le béton sacrificiel en décembre 2011 et il est maintenu à une température bien inférieure à 100 °C pour éviter les émissions de vapeur. Le débit de refroidissement  nécessaire est inférieur à 5 m3/h par réacteur (soit 1,4 litres/s), ce débit très faible étant suffisant pour évacuer la puissance résiduelle actuelle.

Quant à la pollution de la nappe phréatique à 15 m sous le réacteur de Fukushima, « preuve » invoquée par Pierre Fetet pour affirmer que:  » il semble que le corium ait traversé le radier de 8 m d’épaisseur puisque Tepco a relevé en mars 2011 de forts taux d’iode 131 dans la nappe phréatique « , l’explication en est connue et bien moins stupéfiante, quoique beaucoup plus crédible. Cette pollution est due aux eaux de refroidissement qui n’ont pas été retraitées au tout début des évènements. Ces eaux étaient stockées dans le point le plus bas de la centrale, c’est à dire dans la salle des machines (turbine à vapeur entraînant l’alternateur de productiond’électricité). Mais on a vu par la suite que cette salle des machines présentait quelques défauts d’étanchéité. D’où la pollution de la nappe.

C’est pourquoi des stockages intermédiaires sûrs ont été mis en place pour y stocker les eaux qui se trouvaient en salle des machines et éviter ainsi les fuites vers l’océan Pacifique. Dès juin 2011, deux procédés de traitement des eaux (dont un d’AREVA) ont été rendus opérationnels pour traiter les eaux stockées et le débit d’eau nécessaire au refroidissement décrit plus haut. A partir de ce moment, les eaux traitées ont été stockées et rejetées avec les normes imposées à Fukushima.

Et s’agissant maintenant de Fessenheim ?

S’agissant de Fessenheim, la solution proposée par EDF consiste à épaissir le béton sacrificiel de 50 cm et à pratiquer des ouïes dans le bas des puits de cuve afin de permettre au corium, en cas de fusion complète de coeur, de s’étaler et d’accroître ainsi sa surface de refroidissement. La démonstration de la validité de cette solution s’appuie non pas seulement sur des exposés théoriques sur plans, mais également sur une simulation expérimentale réalisée sur une maquette à l’échelle 1. L’Autorité de Sûreté Nucléaire, seule compétente en dernier ressort, a agréé cette solution.

Voici le schéma présenté  à la Commission Locale d’Informationet de Surveillance  de Fessenheim (CLIS). Notez que l’ASN participe à la CLIS:

schéma localisant les modifications de structure du radier prévues pour Fessenheim

Rappelons qu’on désigne par le terme de ‘radier’ la partie inférieure de l’enceinte de confinement. Le radier assure d’abord un rôle structurel, mais aussi un rôle de confinement, en tant que protection de secours ultime dans l’hypothèse extrême d’une fusion partielle ou totale du coeur qui entraînerait le percement de la cuve du réacteur.

Les travaux prévus pour augmenter la résistance du radier au corium consistent essentiellement à créer une zone de collecte de grande surface (80 m2), dans un matériau (béton) présentant des caractéristiques de résistance au corium les plus performantes possibles, sur le principe du dispositif de l’EPR dit « core catcher ».

La solution envisagée comporte dans cette optique trois aspects:

– un épaississement du radier du puits de cuve de l’ordre de 50 cm. (Nota: envisager des surépaisseurs supérieures n’a guère de sens au vu des analyses de comportement post-accidentel d’un corium présentées plus haut. Le facteur clé est le refroidissement du corium jusqu’à son « gel », qui ne peut être rendu possible qu’en augmentant suffisamment la surface offerte aux transferts par convection naturelle).

– la création d’un canal de transfert du corium au niveau du puits de cuve, vers une zone de collecte hors puits de cuve, et également ré-épaissie d’une même quantité.

– La création de zones complémentaires d’étalement hors du puits de cuve.

La solution de renforcement du radier est actuellement développée par EDF avec le concours de trois groupements d’entreprises spécialisées comptant parmi les majors de la construction en France.  Les études en cours comportent la construction et l’exploitation de maquettes en vraie grandeur, afin de conduite les essais permattant de valider le procédé.

La solution définie selon l’approche qui vient d’être décrite sera mise en oeuvre à Fessenheim pendant le premier trimestre 2013, ce qui permettra de respecter les engagements pris par EDF devant l’Autorité de Sûreté Nucléaire.

Autres demandes de l’ASN

L’autre demande de l’ASN après l’examen complémentaire de sûreté post Fukushima est la mise en place d’une source de refroidissement d’ultime secours. Cette installation est en cours de réalisation.

 Conclusion

On peut ajouter qu’en matière de sûreté nucléaire, une discipline scientifique très particulière consistant à analyser des évènements technologiques extrêmes, mais aux probabilités d’occurrence extrêmement faibles, mais non nulles, l’ASN française est considérée comme la plus compétente et la plus sévère du monde, et que tous les pays exploitant des réacteurs nucléaires le savent.

On peut espérer aussi que ce long billet aura contribué quelque peu à faire de ce blog un espace de partage de connaissances, et espérons-le de développement de la compréhension de sujets difficiles, ce qui est quand même plus motivant que de le voir réduit à un simple lieu d’échange d’arguments polémiques entre adversaires ne partageant pas les mêmes idéologies.

 

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5 Comments

  1. A MM. Jean Fluchère et Pierre Cormault
    Je suis très heureux de pouvoir amorcer un dialogue par l’intermédiaire de ce blog, car jusqu’à maintenant, il y a eu peu de gens assez courageux pour venir défendre l’énergie nucléaire sur mon propre blog. J’apprécie votre démarche d’ouverture et votre volonté de partager vos savoirs. On nous a tellement dit que le nucléaire, c’était trop compliqué pour le commun des mortels que toute démarche d’information sur cette énergie est la bienvenue. La démarche que j’ai entreprise en créant le blog de Fukushima est très proche, puisque son objet est également de donner des informations que l’on ne trouve pas par ailleurs et de démêler le vrai du faux. Le fait que vous soyez pronucléaires et moi antinucléaire ne doit rien enlever à la qualité d’un débat, si chacune des parties se respecte mutuellement et donne des arguments. C’est pourquoi je vous propose de ne pas considérer mes commentaires comme des menaces (« commentaire comminatoire »), mais comme des questions légitimes que tout un chacun peut se poser. Habitant à 90 km à vol d’oiseau de Fessenheim, et vivant dans une zone contaminée par l’accident de Tchernobyl, ne pensez-vous pas qu’il est normal que je sois inquiet ? Je vous remercie d’avoir répondu à mes commentaires, et même d’avoir transformé une de mes questions en un article.
    Vous ne devriez toutefois pas vous étonner si je n’ai pas pris connaissance de cet article plus tôt, car étant abonné à la discussion de l’article précédent, je n’en ai pas été averti. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui est arrivé également à tof16 que vous soupçonnez d’avoir ignoré votre dernier article. On peut tomber sur une page et pas une autre, c’est la loi des moteurs de recherche et du hasard. Vous auriez mis un petit mot en commentaire de l’article précédent pour annoncer que vous aviez répondu aux questions par un nouvel article, cela aurait été plus simple.

    Je rentre à présent dans le vif du débat.
    A propos de votre exposé sur le corium, je suis très surpris de votre manière de raisonner pour prouver cette solidification. Votre « preuve » est une photo du corium de Tchernobyl, comme s’il était de même nature que ceux de Fukushima. Le corium de Tchernobyl provient de la fonte d’un cœur au graphite et ce cœur à ciel ouvert, ayant déjà perdu des dizaines de tonnes de combustible lors de l’explosion, a été arrosé avec des milliers de tonnes de sable, d’argile, de plomb, de bore, de borax et de dolomite, ce qui a permis d’éteindre l’incendie au bout de 2 semaines environ. Le corium de Tchernobyl est donc un mélange très hétéroclite, refroidi à sec par dilution dans des masses inertes. Ceux de Fukushima n’ont été arrosés qu’avec de l’eau, leur teneur en combustible est donc beaucoup plus élevée. Par ailleurs, l’uranium de Tchernobyl était enrichi à 1,8% contre 4,5% pour Fukushima. On ne peut donc se servir du corium de Tchernobyl pour modéliser le corium de Fukushima.

    Par ailleurs, vous affirmez : « A Fukushima, le corium a été figé sur le béton sacrificiel en décembre 2011 ». Ca, c’est la version officielle de Tepco et du gouvernement japonais, mais en fait, jamais aucun document n’a été fourni pour attester la situation des 3 coriums de Fukushima, sinon des dessins où le corium est représenté sagement logé dans le béton sacrificiel, comme le voudrait la théorie.
    Cette affirmation de Tepco est pourtant contredite par au moins le premier de ces deux documents.
    1) le premier est une modélisation réalisée par l’Oak Ridge National Laboratory qui évoque une simulation d’accident dans un réacteur à eau bouillante similaire à ceux de Fukushima Daiichi. Il se trouve que le résultat de l’étude est qu’il suffit de 7 heures pour que le fond de la cuve lâche, et 14 h pour que le corium traverse une couche de 8 m de béton avec une progression de 1,20 m/h (source : http://www.ornl.gov/info/reports/1981/3445600211884.pdf).
    2) le second est une animation réalisée par le ministère de l’Industrie du Japon sur un melt-through dans un réacteur du type de Fukushima. Observez comme les ingénieurs japonais n’ont pas la même vue que vous : si on voit bien le corium s’étaler sur le béton sacrificiel, en revanche il finit par s’enfoncer et disparaître rapidement dans la masse. (lien vers la vidéo : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=wwYk62WpV_s#t=170s)

    Un autre sujet avec lequel je ne partage pas votre avis, c’est le niveau de la salle des turbines. Vous dites que le bâtiment des turbines est le point le plus bas de la centrale. Or, selon cette coupe du METI (lien : http://www.meti.go.jp/press/2011/04/20110409007/20110409007-3.pdf), le sous-sol du réacteur est représenté de 10 à 12 mètres plus bas que le niveau le plus bas de la salle des turbines. Cette coupe de Tepco confirme les niveaux : http://www.meti.go.jp/earthquake/nuclear/pdf/120423/120423_02n.pdf.
    Sinon, j’aimerais comprendre comment l’eau de refroidissement injectée dans le cœur a pu se retrouver dans la salle des machines. Existe-t-il un conduit reliant la base de l’enceinte de confinement avec la salle des machines ?

    Quant au reste de l’article concernant le radier de Fessenheim, je vous remercie pour toutes ces précisions très intéressantes. Effectivement l’étalement d’un corium permet de le refroidir. Je me pose cette question à présent : les zones complémentaires d’étalement hors du puits de cuve sont-elles encore comprises dans l’enceinte de confinement ?

    1. J’espère ne pas trop vous décevoir par la suite en m’engageant dans le dialogue qu’il vous plait d’amorçer. Comme vous le soulignez avec justesse, nous sommes guidés par des convictions qui a priori s’opposent: vous êtes anti-nucléaire, et moi je suis convaincu de la pertinence de la voie dans laquelle notre pays s’est engagé voici maintenant un peu plus de cinquante ans pour se doter d’une filière technique permettant de pallier notre manque quasi absolu de ressources énergétiques primaires. Cinquante ans ! Cela ne fait pas de nous des débutants ! Mais comme vous, je suis également heureux de vous voir déclarer que nous partageons tous deux le même projet « de démêler le vrai du faux ». Aussi, si j’ai pu vous froisser en taxant votre première intervention de « comminatoire », je vous prie de bien vouloir m’en excuser.
      J’en viens maintenant au fond de notre échange, car c’est ce qui intéresse les lecteurs qui suivent ce blog. Je prendrais donc les uns après les autres tous les points que vous avez développés pour expliquer le mieux que je peux ce que je pense à leur sujet, appliquant en cela la maxime titre de ce blog: « Partager pour comprendre ».

      Point 1: La théorie de l’évolution libre d’un corium en l’absence de refroidissement qu’a exposée Jean Fluchère vous surprend, dites-vous.

      R: Je ne me substituerai pas à Jean Fluchère pour défendre son point de vue. Je vous demande simplement de reprendre la réponse qu’il n’aura pas manqué d’apporter au commentaire que vous lui aviez spécifiquement adressé.

      Point 2: La théorie évoquée au point 1 tend à justifier l’affirmation qu’il n’y aurait pas eu de perforation du fond de cuve et que les éléments de base du radier seraient demeurés intacts. Vous contestez cette conclusion, arguant du manque de fiabilité de Tepco dans ses communiqués officiels. Et vous vous appuyez sur une étude américaine de l’ORNL (Oak Ridge National Laboratory) effectuée pour le compte de la NRC (Nuclear Regulatory Commission).

      R: Cette étude date d’octobre 1981, et pour la partie qui nous occupe (à savoir la description des conséquences pour le coeur d’un réacteur BWR de conception General Electric d’une perte totale et définitive de sources d’alimentation électrique, consiste en une simulation numérique à l’aide d’un code de calcul dont l’executive summary dit : »The MARCH code has been used in support of the analysis of the second phase of a SBO … The existing versions of MARCH are too crude to permit modeling plant response to a series of postulated operators actions… ». Or, il s’agit de modéliser le comportement d’un corium, celui de Fukushima Daiichi après un séisme majeur et une submersion par une onde de tsunami de 16 à 20 m de haut. Et vous-même nous affirmez que vous ne croyez pas possible « de se servir du corium de Tchernobyl pour modéliser le corium de Fukushima ». Etant donné que les auteurs du rapport de l’ORNL reconnaissent eux-mêmes que leurs conclusions, d’ailleurs titrées « rapport préliminaire », ont été fournies par un code de calcul ‘plutôt grossier’ (crude), et cela en 1981, on est en droit d’accorder une confiance relativement limitée à cette conclusion.
      Qu’en pensent aujourd’hui les américains ?
      Voici un extrait d’un article posté le 14 mai 2011 par Will Davis dans Atomic Power Review
      (cf. http://atomicpowerreview.blogspot.fr/#uds-search-results)
      « Some studies indicate that rad levels soon after the accident might help indicate vessel failure, as well as pressure vessel pressure. Very high rad levels were reported after the accidents, and we know when the pressure began to rise in the primary containments which in two cases shortly preceded massive hydrogen explosions which destroyed No. 1 and No. 3 reactor buildings. These events… the high rad levels, and the pressure pulses, may in fact have been indicative of the pressure vessel failure(s). It must be remembered, though, that the situation we are seeing at Fukushima Daiichi is one that has only ever been postulated, simulated, discussed, calculated and proceduralized to the highest point possible but is still, up until now perhaps, totally unseen in operating reactor plants and thus is still somewhat of a gray area. »
      Autrement dit pour résumer: On ne peut pas se prononcer. Peut-être que oui, peut-être que non.
      Je pense donc que la sagesse en ce qui concerne l’appréciation des mesures complémentaires de sûreté à apporter à Fessenheim, où l’on exploite des réacteurs de technologie PWR Westinghouse d’un design bien différent de celui des réacteurs BWR General Electric, consiste à ne pas se focaliser sur l’expérience de Fukushima, encore mal analysée, et pour tout dire hors sujet.

      Point 3: Comme support à votre opinion concernant un éventuel melt-through, vous montrez une animation réalisée par le ministère de l’Industrie du Japon sur un melt-through dans un réacteur du type de Fukushima.

      R:Certes, ces dessins animés sont impressionnants, mais je regrette beaucoup que le commentaire sonore, en japonais, soit inintelligible pour nous. Comment savoir s’il s’agit d’une simple animation pédagogique pour expliquer ce que pourrait être un véritable melt-through (fusion du fond de cuve réacteur, ou bien s’il s’agit d’un compte-rendu de ce qu’il se serait réellement passé ? Sur quelles observations, quelles mesures de températures, pareille conclusion aurait-elle été élaborée ? Une pareille situation parait bien contradictoire avec la conclusion prudente de la revue de la question par Atomic power Review.
      Pour notre part, nous pensons qu’à Fukushima, les coriums ont pu perforer les fonds de cuve des réacteurs. C’est possible, mais non démontré, car mis à part un petit endoscope qui n’a pu recueillir d’images probantes, on ne dispose d’aucune évidence factuelle. En revanche, il nous parait hautement probable, en admettant la réalité du percement du fond de cuve, que les coriums aient dû alors s’étaler sur le béton sacrificiel et se refroidir suffisamment pour ne pas avoir la capacité de perforer la peau d’étanchéité de l’enceinte de confinement. Mais il faudra encore attendre beaucoup de temps pour le savoir et nous départager.

      Point 4: Les questions de positions relatives et communications entre bâtiment réacteur et salle des machines.
      J’ai consulté les documents Tepco correspondant aux liens que vous donnez. Je suis désolé de vous dire que je n’ai pu rien en tirer. Toutes les légendes sont en japonais, et je n’ai même pas compris quelle information voulait illustrer ces schémas.
      Au demeurant,cette pièce tendait dans votre esprit à renforcer votre conviction que les coriums sont arrivés jusqu’à la nappe phréatique. Et je vous renvoie donc au point 2 au sujet duquel je répète que personne n’est réellement en mesure actuellement d’affirmer quoi que ce soit de certain.

      Voilà pour aujourd’hui. Je ne désire pas aller au-delà de la capacité d’attention des lecteurs de ce blog, certes élevée. Mais quand même !

      Et merci encore d’accepter cette confrontation de points de vue, avec un désir avéré de se rapprocher de la vérité.

      Pierre Cormault

  2. Merci pour vos réponses argumentées. Permettez-moi de faire quelques commentaires :

    Point 2 : Vous passez de « Le corium de Fukushima n’a pas percé le radier, loin s’en faut. » à « On ne peut pas se prononcer ». Je préfère la deuxième phrase évidemment.

    Point 3 : Pour info, l’animation sur le meltdown a été réalisée avant la catastrophe.

    Point 4 : Vous écrivez : « Ces eaux étaient stockées dans le point le plus bas de la centrale, c’est à dire dans la salle des machines (turbine à vapeur entraînant l’alternateur de production d’électricité) ». Je vous réponds que ce n’est pas la salle des machines mais le bâtiment réacteur qui est le point le plus bas, je vous fournis deux coupes de Tepco qui confirment l’info et vous me répondez que vous n’arrivez pas à saisir le sens des dessins. Il n’y a pourtant pas besoin de connaître le japonais pour savoir où sont situées les turbines. Une coupe est très parlante par elle-même et donne les niveaux.

    Enfin, je renouvelle mes deux questions laissées en suspens :
    1. A Fukushima, comment l’eau de refroidissement injectée dans le cœur a pu se retrouver dans la salle des machines ? Existe-t-il un conduit reliant la base de l’enceinte de confinement avec la salle des machines ? ».
    2. A Fessenheim, les zones complémentaires d’étalement du corium hors du puits de cuve sont-elles encore comprises dans l’enceinte de confinement ?

  3. A Fukushima toutes les eaux radioactives ont été autant qu’il était possible stockées dans le cuvelage de la salles des machines là ou se trouve le condenseur de la turbine pour éviter d’avoir des fuites vers l’océan pacifique, fuites qui ont eu lieu dans les premiers jours.. Ensuite, elles ont été pompées pour être stockées dans des réservoirs intermédiaires; Ensuite dès juin 2011 deux chaînes de traitement, dont une d’AREVA, ont été mises en service. Les eaux traitées sont après traitement stockées dans de nouveaux réservoirs avant d’être vidangées vers l’océan en respectant les limites annuelles de rejet.
    Actuellement le site est recouvert de réservoirs et ils s’en construit d’autres.Le volume des eaux stockées avant traitement diminue car le débit de refroidissement de chaque corium est de l’ordre du litre par seconde. en revanche le volume après traitement et avant rejet augmente.
    Autre point les bâtiments réacteurs 1 et 2 sont dès à présent entourés et couverts pour permettre au personnel de travailler et pour confiner les dépôts radioactifs.

    La bâtiment du réacteur 3 est pratiquement refait.

    Sur le bâtiment du réacteur 4, la piscine de désactivation est recouverte d’une protection d’acier; Deux assemblages combustible neufs qui était dans cette piscine ont été retirés.
    Les travaux consistent à retirer tous les objets étrangers qui se trouvent dans l’eau de la piscine au-dessus des racks de stockage;
    Une fois cette opération terminée, les employés de Tepco, pourront utiliser la procédure normale qui consiste à immerger un chateau de plomb, dans lequel on place les assemblages usés en restant toujours sous eau; ces assemblages iront rejoindre le stockage de la piscine commune au site. Les Japonais annoce que ces opérations pourraient commencer au début 2013.
    Pour l’instant tous les délais annoncés dans leur roadmap d’avril 2011 sont tenus.
    Dommage que les journalistes si prompts à faire peur ne parlent plus de Fukushima et ne passent plus de photos et videos qui montreraient que les opérations avancent normalement.

    A la question sur Fessenheim,la réponse positive est évidente; Voyez-vous l’ASN autoriser EDF à proposer une modification qui exposerait le corium à l’air libre? Le diamètre du puits de cuve est de l’ordre de 10 mètres aucentre de l’enceinte dont le diamètre est de 50 mètres.

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