Visite chez les Australiens pro-nucléaires !


Je vous ai déjà mentionné le site australien BraveNewClimate, remarquable pour la pertinence et la documentation de ses articles lors de la crise de Fukushima en 2011. Et bien, je vais vous proposer de faire un tour en Australie du Sud, afin de partager avec vous un document très engagé et dynamique, signé d’un mathématicien et informaticien australien, Geoff Russell, un homme qui ne mâche pas ses mots, et qui sans doute pour cette raison a été invité par Barry Brook, l’animateur de Bravenewclimate,  à publier le texte en question.

Transportons nous donc à Port Augusta, une ville de moyenne importance de l’Australie du Sud, située à l’extrémité Nord du golfe Spencer, à 320 km d’Adélaïde.

Position de la ville de Port Augusta
Position de la ville de Port Augusta

Avec seulement 14.000 habitants, Port Augusta revêt cependant une certaine importance économique, car elle est située à proximité de riches ressources minières. Certainement pour cette raison, elle est le site d’implantation de deux centrales électriques au charbon, en exploitation depuis 1954 pour la première unité et 1964 pour la seconde.

Les deux centrales thermiques de Port Augusta
Les deux centrales thermiques de Port Augusta

Il est clair que, compte-tenu de leur âge respectable, ces deux unités de production sont en fin de vie. Et c’est pour cette raison que le Parlement d’Australie du Sud a initié une enquête publique afin de recueillir les avis et observations des citoyens de cette entité territoriale, à propos du futur énergétique des deux centrales de Port Augusta.

Geoff Russel, un informaticien et mathématicien devenu récemment pro-nucléaire, dans un pays où le recours à ce type d’industrie est  pour le moment interdit, en réaction aux excès des antinucléaires qu’il n’a pas pu supporter, a saisi cette opportunité, et a répondu à l’enquête publique du Parlement par un rapport très documenté, dont j’ai traduit pour vous quelques sections particulièrement représentatives des vues de Russel.

Voici donc la version française d’une Annexe A à ce rapport, texte que j’ai choisi de vous faire partager en premier, car il présente une opinion très tranchée sur un sujet qui nous a déjà beaucoup occupé sur ce blog, à savoir la catastrophe de Fukushima.

Le colportage des peurs engendrées par Fukushima risque de nous être fatal

 par Geoff Russell

(Rapport à la Commission Énergie du Parlement d’Australie du Sud, février 2013)

 Traduction de Pierre Cormault

Il est regrettable qu’à chaque recommandation en faveur de l’énergie nucléaire en Australie, soit opposée depuis des décades une peur systématique de cette énergie nucléaire. Non seulement le mouvement antinucléaire retarde toute action efficace contre le réchauffement climatique, mais les récents évènements survenus au Japon ont mis en évidence le caractère funeste et destructeur d’une telle peur.

 En Mars 2011, le Japon a été frappé par un tremblement de terre et un tsunami qui furent la cause de 19.000 morts. Le séisme fut mortel tout le long d’une grande portion du littoral nord-est du Japon. Il y eut quelques endroits de cette côte où les gens ne moururent pas…les centrales nucléaires. Parmi le millier de travailleurs à l’œuvre dans les quatre centrales équipées de dix réacteurs, seulement trois d’entre eux perdirent la vie. Les autres durent leur salut au simple fait qu’ils travaillaient dans des usines conçues pour supporter un tsunami important. Si ces gens avaient été employés à installer des panneaux solaires sur les toits des bâtiments bordant la côte, ou à toute autre activité côtière, la plupart d’entre eux seraient morts. Mais le tsunami excéda les spécifications prises en compte lors de la construction des centrales et submergea les générateurs de secours, ce qui eût comme effet final la fusion de trois cœurs de réacteur, sans perte de vie humaine. Ainsi, après avoir sauvé des vies en produisant une électricité propre pendant plusieurs décennies, et en avoir sauvé encore d’autres le jour du tsunami, les défaillances des réacteurs et les évènements qui suivirent furent qualifiées de désastre. Les média se précipitèrent vers les hôpitaux débordants de victimes du vrai désastre pour en fin de compte faire photos sur photos des trois opérateurs de centrales atteints de brûlures causées par des radiations, photos qui allaient faire le tour de la planète.

 Au fur et à mesure que l’on découvrait des défaillances des réacteurs, le mouvement antinucléaire se mit en devoir de calculer le nombre de cancers que les radiations de Fukushima allaient provoquer au cours de leur vie chez ceux qui avaient été exposés à ces radiations. Une publication scientifique rendit compte de ces prévisions [1]. Est-ce que quelqu’un a songé à faire pareil calcul lorsqu’en Mars 2012 un panache toxique et cancérigène se répandit sur Adelaïde à la suite de l’énorme incendie du dépôt de carburant de Wingfield, ou bien lorsque la raffinerie de pétrole japonaise de Chiba brûla pendant douze jours après le séisme et le tsunami ? Quels résultats la méthode appliquée pour calculer le nombre de cancers provoqués par les radiations de Fukushima donna-t-elle pour la fumée de Chiba ? Et bien, elle ne fût pas appliquée, et personne ne s’inquiéta à Adelaïde, car personne ne s’inquiète jamais de calculer les cancers dus aux incendies de raffineries.

 Les experts internationaux en rayonnements ionisants ont explicitement mis en garde contre les conclusions de la publication citée des physiciens Ten Hoeve et Mark Jacobson, au motif que leur méthode n’est pas valide. Voici une illustration de cette méthode, qui s’appuie sur les effets de l’alcool. L’alcool cause des cancers. C’est assez vrai. Supposons, uniquement pour l’exposé de la méthode, que si 1000 personnes consomment un verre de vin chaque jour, il s’ensuivra que 10 d’entre eux développeront un cancer. Ces valeurs ne sont qu’un exemple, mais il ne fait aucun doute que l’alcool cause des cancers. Et le Cancer Council indique qu’il n’existe aucun seuil minimal, si bien que la situation est analogue à celle des rayonnements ionisants. Dans ces conditions, combien de gens parmi une population de un million de gens consommant 1/1000 ème de verre de vin par jour développeront-ils un cancer ? La logique antinucléaire exploitée par Hoeve et Jacobson fournit comme réponse à cette question 10.000 cancers. La population consommant mille fois la quantité d’alcool qui produit 10 cancers, il s’en suit donc qu’il y aura 10.000 cancers. Voilà la logique sous-tendant l’étude, et les antinucléaires ont traîné ces sottises même après que Linus Pauling les eut rendues célèbres.

 Les experts en rayonnements ionisants dénoncent clairement le caractère erroné de la méthode utilisée dans la publication citée en [1]. Voici une citation de leurs conclusions[2] :

  » La considération d’une dose effective collective ne peut constituer un outil pour l’estimation d’un risque épidémiologique. L’aggrégation de très faibles doses individuelles sur des périodes de temps importantes est inappropriée. En particulier, on ne devrait jamais tenter de calculer des nombres de décès causés par des cancers sur la base de doses effectives collectives déduites de doses individuelles triviales. « 

Voilà pourquoi l’étude a été publiée dans une revue sur l’énergie et l’environnement, et non pas dans une revue de radiologie, de médecine ou d’épidémiologie. Ses conclusions sont donc sans fondements, mais nous allons tout de même les examiner.

 L’estimation la plus probable donnée en conclusion de l’étude que nous venons de présenter est que, en l’absence de toute évacuation, les radiations de Fukushima devraient causer entre 24 et 1800 cancers, la valeur la plus probable étant 180. Ceci étant pour l’ensemble du Japon. Compte-tenu des données existantes, au cours des 30 prochaines années, le Japon aura à faire face à environ 10 millions de cancers…. plus 180. Mais bien sûr, les taux de développement des cancers ne sont pas constants. Ils évoluent en fonction des choix de modes de vie, des niveaux de pollution, et ainsi de suite. Par exemple, on a toujours constaté au Japon des niveaux extrêmement bas de cancer du colon. Les taux pour les hommes et les femmes étaient similaires, autour de 20.000 cancers du colon par an, dans les années 1970. Ce sont les taux typiques trouvés partout dans le monde chez des populations consommant très peu de viande. Avec l’évolution à l’occidentale du régime alimentaire des japonais, le taux de cancers du colon est passé au Japon depuis les vingt dernières années à plus de 101.000 par an [3], avec un faible accroissement de population expliquant environ 3.000 de ces cancers. De tous les changements de régime alimentaire, les seuls présentant une corrélation avec l’augmentation des cancers du colon étaient les augmentations de consommation de viande rouge et de plats carnés cuisinés [4]. L’obésité peut aussi être une cause de cancer du colon, mais le taux des cas d’obésité chez les japonais est un des plus faibles du monde, avec juste 3,2 %

 Dans les 30 prochaines années, la population japonaise devra compter sur environ 78.000 x 30 = 2,3 millions de cancers du colon supplémentaires, conséquences du changement des habitudes alimentaires traditionnelles, et si vous faites confiance à la logique antinucléaire, sur 180 causés par les radiations de Fukushima.

 L’étude de Hoeve et Jacobson ressemble assez à quelques films de Hollywood. Les effets spéciaux sont brillants et l’excellence technique est remarquable, mais rien ne peut sauver un scénario fondamentalement stupide.

 Mais la peur panique entretenue après les défaillances des réacteurs était telle qu’une évacuation étendue fut décidée. Selon Hoeve et Jacobson, la panique et la hâte de l’évacuation furent la cause de 600 décès. Il est étonnant de constater de combien d’expertise ils font preuve pour obtenir leur évaluation de 180 cancers, et combien légèrement ils traitent la question de vérifier leur estimation des 600 morts causées par l’évacuation. Leur source est un bulletin d’information. Il doit être exact. Néanmoins, Hoeve et Jacobson creusent la question, supposent que le chiffre est exact, et mettent en oeuvre leurs capacités considérables en vue d’estimer le nombre de cancers évités par l’évacuation. Ils estiment ce nombre à 22% des cancers. C’est donc une économie de 40 cancers au cours des prochaines décennies.

Ainsi, si nous prenons les résultats de l’étude pour argent comptant, le résultat de l’hystérie antinucléaire à Fukushima a été de provoquer la mort de 600 personnes pour éviter 40 cancers.

Les centrales nucléaires de Fukushima ont sauvé des vies le jour du tsunami et ont contribué à prévenir maintes sortes de maux pendant plusieurs décennies. La panique engendrée par le mouvement antinucléaire a achevé la dévastation propre au tsunami, et inspiré une évacuation sans nécessité qui entraîna mort d’hommes. L’évacuation a également tué beaucoup d’animaux, abandonnés et condamnés à mourir de faim, enfermés dans des enclos ou abandonnés dans des rues désertées.

 Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Par delà les morts et le stress créé par l’hystérie antinucléaire de l’évacuation, les Japonais sont en train de gaspiller des milliards de dollars et de considérables ressources rares pour traiter un minuscule problème, alors que des centaines de milliers de personnes languissent dans des centres d’évacuation, avec des problèmes bien bien plus gros que la cinquième roue de la charrette que constituent les milliSievert de radiations observés. Des forêts ont été abattues et la précieuse couche de sol agraire déplacée [5] pour « décontaminer » des zones dans lesquelles les niveaux de rayonnements ionisants observés sont inférieurs aux niveaux normaux dans certaines parties du monde.

Références citées:

[1] John E. Ten Hoeve and Mark Z. Jacobson. Worldwide health effects of the fukushima daiichi nuclear accident. Energy Environ. Sci., 5:8743–8757, 2012.

[2] The 2007 Recommendations of the International Commission on Radiological Protection. Technical report, ICRP, 2007. Edited by: J. Valentin.

[3] Kiyonori Kuriki and Kazuo Tajima. The increasing incidence of colorectal cancer and the preventive strategy in japan. Asian Pac. J. Cancer Prev., 7(3):495–501, 2006.

[4] World Cancer Research Fund. Food, nutrition and the prevention of cancer: a global perspective. Technical report, 2007. Available at WCRF website http://www.wcrf.org.

[5] http://www.jaea.go.jp/fukushima/decon04/english/2-1-4

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3 Comments

  1. Evidemment un article de bon sens ! Ce qui m’énerve le plus dans ce débat c’est la position des média en général. L’incurie scientifique des journalistes et le recherche systématique du sensationalisme est, à l’évidence, à l’origine de cette attitude. Il me semblait pourtant que la presse avait, entre autres missions, celle de participer à l’éducation du public. Visiblement c’est plus la recherche du profit qui est le moteur principal : il est plus « rentable » de carresser dans le sens du poil… et les ignorants sont des électeurs potentiels.

    Et c’est ainsi qu’on préfère consommer les dernières tonnes de charbon au prix de centaines de vies humaines (oui, mais c’est pas grave, ce sont des chinois…), ne pas explorer sérieusement la voie des gaz de schiste, ne pas favoriser de façon volontariste une réelle politique d’économie d’énergie, continuer à gaspiller du pétrole pour se déplacer.

    Pourtant il est des initiatives écologiques qui ne sont pas stupides mais évitons les généralisations hatives ; il est bien sympa ce char à banc tiré par des chevaux pour le ramassage scolaire (et celui des ordures, mais pas avec la même charette !) de ce petit village français, mais peut-on raisonnablement en prévoir l’extrapolation à nos mégapoles ?

    Que dire de ces champs d’éoliennes qui poussent dans nos campagnes quand on voit que beaucoup ne tournent pas, même par grand vent ?
    Eric grosmann

    (N.d.R): Ce commentaire m’ayant été adressé directement par courriel, j’ai pris l’initiative de l’insérer dans le blog, sans en rien modifier bien évidemment.
    Pierre Cormault

  2. Encore une autre intervention que j’ai reçue directement par mail (Je rappelle que le principe des blogs consiste au contraire à créer un flux d’échanges multiples gérés directement sur le blog, à la fin de chaque billet).
    En l’occurrence, il s’agissait de clarifier l’assertion concernant l’effet éventuel de petites doses en épidémiologie (un problème très général !)

    Je résume donc le point de vue exposé par G.Russel:
    Le raisonnement de Hoeve et Jacobson est absurde, car il se résume à la déduction suivante;
    Prémisse: On suppose qu’on sait que dans une population de 1000 personnes consommant chacune 1 unité d’un produit potentiellement cancérigène, on observera 10 cas de cancers.
    Hoeve et Jacobson en concluent que la consommation globale de 1000 unités de produit induit un taux de 10% (10 cas pour 1000 personnes) de pathologies.
    Extrapolation: En passant alors à une population de 1.000.000 d’habitants consommant chacun une faible dose de 1/1000ème d’unité, on aboutit à la même consommation globale de 1000 unités, qui devrait alors entraîner le même taux de 10% (même cause, mêmes effets !), soit 10.000 cas !
    Russel sachant pertinemment que ce résultat est invraisemblable, qualifie alors le raisonnement de stupide.

    En fait, les mathématiciens savent parfaitement que l’indétermination 0 X ∞ (zéro que multiplie l’infini) peut donner en fait n’importe quel résultat: o, l’infini, ou une valeur finie.

    On n’en a donc pas encore fini avec la question de l’effet à long terme des faibles doses !

    1. Simple avatar technique: me voilà obligé d’approuver mon propre commentaire, necessité par la réception sur mon compte personnel d’un autre commentaire destiné en fait au blog !

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