Que savons nous des chrétiens d’Orient ?


Nous venons de vivre une semaine pascale riche en événements très médiatisés. Parmi tous ceux-ci, le calamiteux faux-pas commis par la R.A.T.P parisienne aura au moins eu le mérite involontaire de focaliser l’attention sur le sort tragique des chrétiens d’Orient. Mais que savons nous au juste sur ces chrétiens d’Orient, leur histoire, la tragédie qui est la leur ?

Me posant la question, j’ai vite été contraint de reconnaître qu’au delà du contenu déversé par les chaînes de radios et de TV, je ne savais presque rien de précis. C’est bien pourquoi j’ai été d’autant plus heureux de découvrir un article sur le sujet dans la rubrique « Champs libres » du journal Le Figaro d’hier 8 avril 2015.

Ce texte résonne comme un plaidoyer ou une mise en garde, et comme il est signé par une autorité reconnue (Pierre Vermeren, Normalien, professeur d’histoire du monde arabe contemporain à l’université Paris I – Panthéon – Sorbonne), j’éprouve le vrai besoin de partager avec vous ce message, afin de mieux le comprendre à la lumière j’espère de vos réactions. Les réseaux sociaux, et en premier lieu les blogs, sont faits pour cela.

Voici donc la reproduction in extenso de cet article du Figaro du mercredi 8 avril.

Éradication des chrétiens d’Orient : que les Européens ouvrent enfin les yeux !

par Pierre Vermeren

Ancien élève de l’École Normale Supérieure

La purification ethno-religieuse en cours au Moyen-Orient est le dernier avatar d’une longue histoire qui plonge dans le Moyen Âge. Les massacres de chrétiens à Damas et leurs milliers de morts en 1860, dont Abdelkader et ses Algériens tentèrent de limiter l’ampleur, ont attiré Français, Anglais et Russes qui avaient le souci de protéger les chrétiens d’Orient. De là est né le rêve d’un État libanais chrétien, qui ne le fut jamais totalement. Outre que la protection des chrétiens attira sur eux les foudres sunnites, la décomposition de l’Empire ottoman détruisit leur valeur fiscale : épargnés par les sultans durant des siècles du fait qu’ils payaient davantage d’impôts, les chrétiens désormais égaux étaient sans protection. Dès la Grande Guerre, le génocide des Arméniens a donné le ton des temps modernes. Lorsqu’elle s’érige en État-nation prétendument laïque, la Turquie, dont l’histoire ottomane avait été multi-communautaire, devient dans les années 1920 un État musulman (à plus de 99 %). La laïcité turque n’est que la prétention de l’État à s’occuper des affaires de l’islam, de sorte que sous la direction actuelle des Frères musulmans, la Turquie est un État religieux décomplexé.

La renaissance culturelle arabe impulsée par les chrétiens du Levant dans la seconde moitié du XIXe siècle les a longtemps protégés du sabre des persécuteurs. Mieux instruits grâce aux écoles des missions, champions de la renaissance arabe et de la presse (la nahda), les chrétiens d’Orient s’enrichissent plus vite du fait de leurs opportunités et de leur mobilité. Ces chrétiens levantins ont précocement versé dans la politique. Mis en quarantaine par la grande vague salafiste qui naît à la fin du XIXe siècle, et que le passage au mouvement des Frères musulmans en 1928 prolonge et dénature, les chrétiens basculent dans le nationalisme arabe : ils le veulent socialiste, laïc et républicain, afin de sauver leur avenir. Ainsi naît le Baas, qui s’empare du pouvoir à Bagdad et à Damas. Jusqu’à la fin du XXe siècle, au Moyen-Orient, le communautarisme ottoman survit à l’ombre des régimes militaires.

Au Maghreb et au Sahara, la quasi disparition des chrétiens remonte au XIIe siècle, celle des Juifs à la fin du XXe siècle. En péninsule Arabique, les chrétiens ont précocement disparu et les juifs dans les années 1960. Pendant la guerre froide, minorités juives et Européens quittent toute la région, en partie vers Israël. Les pulsions contre les dernières minorités sont néanmoins réactivées à intervalles réguliers, notamment contre les coptes. Or, depuis les années 1970, les mille milliards de dollars annuels déversés dans les monarchies arabes au titre des hydrocarbures ont permis la diffusion mondiale du wahhabisme et de ses variantes locales. Après avoir porté le feu en Afghanistan contre l’URSS, et en Irak contre la République islamique chiite d’Iran, ils ont enflammé l’islam sunnite mondial, de l’Algérie au Pakistan, du Sahel au Maroc ou de la Turquie au Soudan. Partout, des commandos ou des bandes armées de plus en plus sauvages, qui estiment tuer à bon droit au nom de Dieu, s’en prennent aux minorités. En Algérie, ce furent les laïcs, les impies et tenants du « parti de la France ». En lrak,ce furent les chiites, les chrétiens et les Kurdes. Au Sahel et au Soudan, ce furent à nouveau des chrétiens, des femmes et des militaires. En Syrie et au Pakistan, les minorités musulmanes, les chiites, les chrétiens, les yazidis … À la fin, cette guerre totale frappe indistinctement des mosquées chiites, des communautés chrétiennes, des femmes et des enfants, des vieillards, des lycéennes du Nigeria et des étudiants kenyans.

Face à la litanie de massacres et d’actes génocidaires, il faut ignorer l’histoire pour ne pas en anticiper les conséquences de long terme. L’histoire n’est jamais la reproduction à l’identique du présent, mais changement perpétuel. La triste passivité de l’Europe, qui accepte aujourd’hui sans ciller le massacre des minorités du Moyen-Orient, est l’aboutissement d’un effondrement moral et spirituel né des massacres de la Seconde Guerre mondiale. Cette période s’épuise avec la disparition des derniers témoins. Après le silence et l’enfouissement plane un retour à la « normale » des vents de l’histoire, dont il ne faut pas être sorti de Sciences Po pour sentir la direction. Ce ne sont pas les intellectuels qui font l’histoire, mais les peuples, leurs ressentiments et leurs passions. Toute manipulation idéologique qui viserait à masquer les faits (comme l’affiche du concert en faveur des chrétiens d’Orient censurée par la RATP) a de ce point de vue ses limites. Croire que la purification ethno-religieuse du Moyen-Orient sera sans conséquence sur les civilisations alentours, et sur l’européenne en particulier, est naïf. Croire que notre civilisation cosmopolite et maternante cohabitera avec une rive sud de la Méditerranée « nettoyée » de ses minorités (juifs et Berbères, Kurdes et chiites, chrétiens et yazidis, laïcs et homosexuels … ) est stupide. Le sort des minorités en Europe n’est pas dissociable de celui des minorités au Moyen-Orient, il serait temps de s’en aviser: Faut-il attendre que les Américains donnent les clefs du Moyen-Orient à l’Iran, et que s’engage la vraie guerre, entre Téhéran et Riyad, celle qui pourrait mettre fin à la domination d’une poignée de pétromonarchies qui rêvaient de mondialiser leur pureté assassine ?

Pierre Vermeren

Né en 1966 à Verdun (France), normalien et agrégé d’histoire, Pierre Vermeren a enseigné pendant six ans au Lycée Descartes de Rabat (Maroc). Sa thèse portant sur la formation des élites maghrébines a été distinguée par le prix Le Monde de la recherche universitaire 2001. Il a également vécu en Égypte et en Tunisie, ses travaux de recherches portent sur le Maghreb contemporain. Pierre Vermeren est aujourd’hui professeur en histoire du Maghreb contemporain à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, et membre du Laboratoire CEMAF (Centre d’études des mondes africains).

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3 commentaires

  1. Bonjour,
    Juste pour vous-mêmes, quelques infos sur les chrétiens d’Orient diverses et variées.

    (Pas besoin de rendre public ce commentaire. C’est pour partager de l’info)

    Le titre est légèrement provocateur : L’Algèrie bientot chrétienne ?

    https://bereenne.wordpress.com/2015/03/30/lagerie-bientot-chretienne/

    L’Egypte récement
    https://www.portesouvertes.fr/informer/lettres-de-nouvelles/filrouge/2015/mars/egypte-quand-leglise-prie-pour-les-persecuteurs

    Et l’Egpyte en 2011 s’était réunie pour chanter une nuit entière :

    Et des flashmob pour Pàque et noel. Remarquez le sapin de Noel en plein super-marché de Turquie …

    https://bereenne.wordpress.com/2015/04/05/la-joie-de-la-resurection-partout-dans-le-monde-hier-et-aujourdhui/

    1. Merci de m’avoir fait connaître votre blog « Béréenne attitude ». J’espère ne pas vous être désagréable en passant outre à votre conseil de ne pas rendre public votre envoi. Justement, partager de l’info, c’est la vocation de mon blog que j’ai choisi d’intituler « Partager pour comprendre ».
      J’ai été particulièrement touché par le contenu du lien n°2 sur la réponse des chrétiens coptes égyptiens à leurs persécuteurs: Prier pour eux. C’est là l’instruction la plus forte, mais aussi la plus dérangeante que nous a laissée Jésus : « Aimez vos ennemis. Quel mérite y-a-t-il à aimer ses amis ? »
      Bon vent à Béréenne attitude !

      1. Merci ! Je prend ton ‘bon vent’ dans le bon sens ! 🙂 Cela faisait beaucoup de liens à partir de mon blog ! Genre, je me fais de la pub ! Le but était justement l’information car souvent elle est ‘unilatérale’ et parfois même pousse à la vengeance en tout cas à la peur …

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