Histoire des mathématiques et Humanités classiques


Le 2 février 2016 dernier, j’avais la charge et le plaisir de donner une conférence à l’Université Tous Ages de Vannes, sur le sujet suivant:  » Évariste Galois, une étoile filante au firmament des mathématiques ». Et j’étais ainsi amené à citer les trois lettres que le jeune homme avait laissées lors de son ultime nuit du 29 au 30 mai 1832.

Au bas de la troisième, résumant sa propre destinée telle qu’il la voyait alors clairement, figuraient ces quelques mots latins:

 » Nitens lux, horrenda procella, tenebris æternis involuta « 

que je pense pouvoir traduire ainsi :

 » Une lumière éclatante, dans l’effroi de la tempête, enveloppée de ténèbres éternelles « 

Et l’image du jeune incompris de 1832, pétri de latin et de grec, qui allait mourir à 20 ans dans un duel resté mystérieux, sans que personne, ni lui-même, ne devine qu’il allait devenir un siècle plus tard un des génies des mathématiques reconnus dans le monde entier, m’est revenue, encore plus prégnante à la lecture d’un texte paru dans le journal Le Figaro, daté d’hier 10 février 2016.

Cet article est sobrement titré: « Sans le latin… », et signé de Blanche Lochmann, la présidente de la Société des agrégés de l’Université.

L’image, la voici :

portrait

et le texte de l’article, le voici :

 De 1903, avec la suppression du latin comme langue de thèse, à 2016, avec la disparition du grec et du latin comme options au collège, faudra-t-il à peine plus d’un siècle à notre système éducatif et universitaire pour éradiquer les langues anciennes ? En quelques temps, on sera passé de l’idéal d’une culture commune à une philologie réservée aux spécialistes. Ne resteront, pour un temps, que folklore et pacotille, lutte gréco-romaine et jeux vidéo.

S’ils triomphent, les détracteurs du latin et du grec ne gagneront pas de bonne foi : élitiste le latin ? Il peut s’adresser à tous, par la seule volonté politique. Réservé aux bons élèves ? Il permet un enseignement renouvelé et différent du français. Insolite ? Son étude est encore aujourd’hui répandue dans de nombreux pays d’Europe. Périmé ? Ses grandes œuvres n’ont rien perdu de leur force ni de leur portée : ses historiens, ses philosophes, ses poètes savent encore instruire, plaire et émouvoir. L’étude approfondie des œuvres et des langues anciennes, ouvertes à tous, permettrait pourtant de résoudre bien des maux et, en tout premier lieu, de remédier à la niaiserie bêtifiante qui s’empare de l’école où sont proposés à des enfants et à des adolescents, dont l’intelligence est en plein éveil, thèmes creux, cours interdisciplinaires et séances de propagande civique dont le seul intérêt semble résider, pour nos gouvernants, dans leur écho médiatique.

C’est dans ces langues, c’est dans cette littérature que l’on trouve la vie la plus palpitante, les sentiments les plus exaltés, les questionnements les plus subtils. Salomon Reinach, qui, tout grand savant qu’il fût, s’attacha à l’enseignement du latin et du grec pour les plus jeunes, trouva, dans la préface à un manuel paru au XIXe siècle, les mots qui dépeignent justement l’apport à la fois moral, culturel et intellectuel du latin : « Avec leur langue précise, concise, frappant des formules comme des médailles, les moralistes et les poètes de Rome ont parlé pour tous les hommes et pour tous les siècles. Ils ont jeté les plis de la toge sur des maximes d’action et d’endurance qu’il faut recevoir d’eux sous ce vêtement. Aucune éducation esthétique ou littéraire ne tient lieu de celle que donne la sagesse romaine. »

Mais il faut dire que le mal de notre école vient de loin : on a progressivement mis l’accent sur le français comme langue de communication alors que l’enseignement à la française reposait sur l’apprentissage par la littérature et l’imitation. Les programmes ont désormais renoncé à définir un corpus commun : foin de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Victor Hugo, de tous les auteurs dont les textes parlent le latin entre les lignes. On a laissé la filière littéraire en déshérence, refusant de considérer que les langues anciennes peuvent y tenir une place et un rôle importants. La réforme du lycée, sous le ministère Chatel, avait même rendu l’inscription des langues anciennes plus facile dans les emplois du temps des élèves scientifiques que dans ceux des élèves littéraires…

S’approprier le latin et le grec, en maîtriser la grammaire, en manipuler les mots, interroger sans cesse le sens de ce que l’on a sous les yeux, voilà qui guérirait des impropriétés de langage et des inexactitudes de la pensée. On parlerait et écrirait avec plus d’attention, on chercherait la précision, on refuserait toute approximation, on se lancerait dans une quête exigeante contre soi-même. On apprendrait l’humilité : on servirait le discours de prédécesseurs illustres dont on tâcherait de comprendre et de rendre le plus exactement possible la pensée avant de servir la sienne, qui s’éprouverait et se renforcerait à ce contact. Récemment The Australian se faisait l’écho d’une expérience ayant permis des progrès remarquables en anglais, en mathématiques et en science, certains enfants ayant gagné en moyenne trois ans de scolarité. Et de s’extasier sur une expérience renforçant la confiance des élèves en eux-mêmes et améliorant leurs résultats dans de nombreuses disciplines. Ils avaient appris les langues anciennes !

Le Français du XXIe siècle, dans son aveuglement, ne veut se sentir redevable de personne, il ne supporte plus le spectacle de la grandeur, il ne veut pas mesurer sa petitesse à l’aune de ce qui le précède. C’est pourtant ce qui lui manquera pour porter un regard distancié sur une société soumise aux effets de mode, pour tenir un discours sensé en ces temps troublés et pour échapper aux contradictions d’une époque pleine de confusion.

Blanche Lochmann

Sans le latin, et le grec, peut-on imaginer que le jeune Galois, outre les prix de versions grecques et latines qu’il remporta au Concours Général durant ses études secondaires au Collège Louis le grand, eût pu développer les incroyables facultés de d’analyse et de logique qui lui permirent d’adresser des Communications à l’Académie des Sciences dès l’âge de 17 ans, et surtout d’être le créateur d’une théorie des symétries, les groupes de Galois, qui allait trouver deux siècles plus tard des applications dans de multiples domaines de la science, physique des particules, mécanique quantique, etc.

Songez, alors qu’il vient de sauter la classe de Mathématiques Élémentaires pour entrer directement en Maths’Sup, il vient, à 17 ans, de voir un des résultats de ses travaux personnels publié dans une revue scientifique de renom dédiée aux mathématiques :

première publication

Et, outre le fait qu’il aime composer des vers latins, et fréquenter les questions mathématiques les plus opaques pour les profanes, vous pourrez constater que le jeune collégien est également capable de s’exprimer en une langue française d’une parfaite correction. Combien d’élèves de notre enseignement secondaire actuel sont-ils capables d’en faire autant (je ne parle évidemment pas du sujet mathématique du texte proposé) ?

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