Islam et christianisme, côte-à-côte ou face-à-face ?


Mon dernier article posté dans ce blog « Partager pour comprendre » s’intitulait :

Que nous arrive-t-il aujourd’hui en Occident ?

Il était daté du 15 juin 2016. Depuis, personne n’est prêt d’oublier les funestes événements survenus peu de temps après, sur la promenade des Anglais de Nice d’abord, puis dans une modeste église de Normandie.
Mon dessein premier avec ce blog, vous le savez sans doute, est de partager avec vous la satisfaction d’accéder à la compréhension des grandes idées qui sous-tendent la discipline scientifique reine qu’est la physique. Alors que bien souvent, trop souvent, l’idée même de parler de physique agit comme un répulsif.
Pourquoi donc changer de terrain, et m’aventurer dans ces questionnements redoutables, moi le béotien en la matière ? Je me suis découvert au moins trois raisons de le faire.

La première est la plus simple, la plus proche d’un réflexe d’auto-défense. En tant que citoyen d’abord, mais avant tout en tant que chrétien et catholique pratiquant, après les sentiments de douleur et de compassion, me sont venues la colère, puis le désir de faire quelque chose, de réagir.

La seconde est plus intellectuelle. Mes activités de professeur à l’Université Tous Ages de Vannes ont commencé avec un cours d’Histoire des Sciences mathématiques et physiques aux XVIe et XVIIe siècles. J’y ai enseigné à mes étudiants que les René Descartes, Blaise Pascal, Wilfried Leibniz, plus encore que pour leurs découvertes en mathématiques resteraient à tout jamais dans la postérité en leur qualité de grands philosophes. Il n’existe donc aucune barrière entre science et philosophie.

La troisième est liée à la seconde. Évoquer les grandes questions du moment en matière de géopolitique, de religions, de crises sociétales, n’est pas particulièrement remarquable en soi. Ce qui l’est sans doute plus est de parvenir à le faire sans tomber dans les chausses-trappes de l’amalgame, de l’anathème, ou alors de l’angélisme. C’est pourquoi je tenterai de le faire en m’efforçant d’appliquer la méthode scientifique, c’est-à-dire avec exigence en ce qui concerne le contrôle de mes sources, et en me méfiant toujours du biais culturel que je pourrais éventuellement introduire.  (Voir à ce sujet mon article « Consensus scientifique et acquis culturel » du 4 mai 2011, sur ce blog)

J’ai donc retenu pour vous les faire partager, les écrits récents de deux personnalités qui présentent des garanties importantes de compétence d’abord, et d’honnêteté intellectuelle ensuite. Il s’agit :

→ du Professeur Mezri Haddad, tunisien, docteur en philosophie morale et politique, auteur d’une thèse de doctorat intitulée « La problématique des rapports entre l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel dans l’islam et dans le christianisme », actuellement Directeur du Centre International de géopolitique et de prospective analytique (Cigpa).

→ du Père François Jourdan, prêtre eudiste, docteur en théologie, en histoire des religions, et en anthropologie religieuse, qui a été délégué du diocèse de Paris pour les relations avec l’Islam de 1998 à 2008.

* * *

Mezri Haddad vient de signer dans le journal Le Figaro du 22 août 2016, dans la rubrique ‘Champs libres’, le texte que voici :

Peut-on réformer l’islam sans toucher à ses fondements ?

Si la République providence offre aux musulmans son école, ses soins médicaux et d’autres avantages sociaux, Allah leur assure la vie après la mort et par-delà la mort, un Éden charnel, ésotérique et même érotique. Entre ce que donne la République ici-bas et ce que promet Allah dans l’au-delà, le combat est donc inégal.
On demande aux musulmans de France de défendre leur patrie, mais la majorité des Français la défende-t-elle suffisamment ? Jusqu’aux derniers attentats, l’hymne national n’avait pas droit de cité dans les écoles, encore moins dans les banlieues autarciques de la République. Dans les écoles précisément, Voltaire doit manger halal pour que sa philosophie soit digeste pour certains. Alors que la Nation était une âme pour Renan, elle est devenue une nationalité, un passeport convoité pour ce qu’il procure et non pour ce qu’il incarne.
Faute d’assimiler les musulmans de France, on a fini par intégrer à la République un islamisme exogène, incompatible avec aussi bien les valeurs laïques de l’État que les fondements humanistes de la civilisation occidentale. En trente ans d’entrisme islamo-trotskiste et de prosélytisme sournois, l’islam est aujourd’hui sous le contrôle de l’UOIF, qui est une ramification des Frères musulmans, qui sont placés sous la chefferie de Youssef Qaradaoui, dont le discours ne laisse aucun doute quant à ses ambitions : « Avec vos lois démocratiques nous vous coloniserons. Avec nos lois coraniques nous vous dominerons. » Est-ce avec les ouailles de cet intégriste qu’on va réformer l’islam ?
Réformer l’islam, cela fait des années que de belles âmes occidentales y appellent et que des intellectuels musulmans s’y attellent. Traumatisés par les dernières abominations terroristes, des responsables politiques de gauche comme de droite, jusqu’alors laxistes et islamophiles, ont signifié aux représentants de l’islam de France l’impératif catégorique de procéder d’urgence à la réforme de leur religion. Et aux zélotes de l’islamisme de répondre favorablement à cet appel républicain, subitement conforme aux préceptes coraniques !
Mais qu’entendent-ils au juste par réforme urgente, et d’abord peut-on réformer dans l’urgence une doctrine vieille de quatorze siècles ? Peut-on séculariser un islam communautariste, qui a mis trente ans avant de s’imposer aux musulmans de France, voire à toute une société fragilisée par trois siècles de pernicieuse déchristianisation et submergée par un néopaganisme et un hédonisme effréné ? On peut réformer dans l’urgence le Code du travail, ou celui de la famille, ou encore la législation sur la protection d’une espèce rare de crapauds, mais il est difficile de procéder de la sorte lorsqu’il s’agit de toucher à une croyance nécrosée et névrosée, qui a été réfractaire à toutes les expériences de sécularisation. De la Nahda (renaissance), initiée au XIXe siècle par des philosophes musulmans éblouis par les Lumières françaises, jusqu’aux réformes les plus audacieuses d’un Atatürk ou d’un Bourguiba, toutes les tentatives d’adaptation de l’islam à la Modernité ont lamentablement échoué, y compris en Turquie et en Tunisie où les Frères musulmans sont au pouvoir.
Afin que la réforme de l’islam ne soit pas un slogan ou un vœu pieux, il va falloir nommer l’innommable et dire l’indicible : ils ont fait d’Allah un Moloch, de Mohammed un sanguinaire, du Coran un manuel politique, de la charia un tract djihadiste, et de l’islam une nationalité plutôt qu’une communauté de foi. Déjà au début du siècle dernier, l’égyptien Ali Abderrazek poussait ce cri de détresse : « Oh Prophète de l’islam, ils ont fait de toi un roi car c’est la seule divinité qu’ils respectent ! »
Pour en assurer l’impact psychologique et en garantir les effets sociologiques, culturels, politiques et sécuritaires, la réforme en question doit d’abord considérer que l’islam est une religion qui s’inscrit dans la continuité du monothéisme judéo-chrétien, et que sa déviance, l’islamisme, est une religion séculière qui s’inscrit dans la continuité totalitaire du nazisme et du communisme. Cette distinction n’est pas un écho au stupide « pas d’amalgame », car il existe bel et bien un lien de causalité entre islam, islamisme et terrorisme ; mais elle répond à une vérité historique indéniable.
Si on la veut profonde et pérenne, cette réforme de l’islam, que seules les autorités intellectuelles et spirituelles musulmanes peuvent entreprendre, doit répondre aux impératifs suivants :
– L’immanence du corpus coranique. En d’autres termes, déclarer le Coran – à l’instar de nos illustres Mutazilites – Texte créé par l’esprit de l’homme et non guère dicté par Dieu.
– La contextualisation des versets coraniques problématiques. Autrement dit, juger caduques les exégèses traditionnelles et adopter l’herméneutique, qui consiste précisément à expliquer le Texte par le contexte.
– La désacralisation intégrale de la Sunna et de la charia qui lui est consubstantielle. C’est-à-dire déclarer nulle et non avenue toute cette littérature théologico-normative qui remonte au IIe siècle de l’islam et qui est par conséquent totalement incompatible avec la Modernité.
La disjonction du théologique et du politique, qui n’est pas seulement une exigence de la modernité mais aussi une tendance intrinsèquement coranique, nonobstant tous les stéréotypes essentialistes que l’on entend depuis des années si ce n’est des siècles sur le prétendu lien indissociable du temporel et du spirituel dans la religion «mahométane», à l’inverse du christianisme qui serait ontologiquement laïque en raison du « Rendez à César »… La révision de fond en comble du sempiternel dialogue des religions qu’on a fondé sur la fraternité abrahamique et sur la Tolérance, et dont on mesure les conséquences miraculeuses aujourd’hui, aussi bien en Orient d’où les chrétiens sont expulsés ou massacrés, qu’en Occident, où les musulmans affluent de partout alors qu’ils sont de moins en moins tolérés. Désormais, c’est sur la connaissance plutôt que sur la tolérance qu’il faudrait asseoir le dialogue des religions. La connaissance de l’autre (le juif et le chrétien) dans ce que l’autre pense de lui-même, c’est-à-dire dans ses propres Textes fondateurs.
Telles sont les conditions d’une réforme globale et stratégique de l’islam de France, si on le veut compatible avec la République et au diapason de la Modernité. Quant à la réorganisation des musulmans en France, elle est désormais du ressort de Jean-Pierre Chevènement qui, pour en avoir été l’un des précurseurs, connaît bien le dossier… ses écueils et ses aléas !

                                                                                                                                                                                   Mezri Haddad

* * *

Le second texte est le verbatim d’un entretien entre la journaliste du Figaro Éléonore de Vulpillières et le Père François Jourdan. Voici ci-dessous le texte de cette publication datée du 22 janvier 2016, dans le cadre de la rubrique Figaro Vox – Grands entretiens.

Islam et christianisme: les impasses du dialogue interreligieux

LE FIGARO. – Votre livre Islam et christianisme – comprendre les différences de fond se penche sur une étude approfondie des conditions dans lesquelles pourraient s’amorcer un dialogue islamo-chrétien reposant sur des fondations solides. Quels en sont les principaux dysfonctionnements à l’heure actuelle?

François JOURDAN. – Nous ne sommes pas prêts au vrai dialogue, ni l’islam très figé depuis de nombreux siècles et manquant fondamentalement de liberté, ni le christianisme dans son retard de compréhension doctrinale de l’islam par rapport au christianisme et dans son complexe d’ancien colonisateur. L’ignorance mutuelle est grande, même si on croit savoir: tous les mots ont un autre sens dans leur cohérence religieuse spécifique. L’islamologie est en déclin dans l’Université et dans les Églises chrétiennes. Le laïcisme français (excès de laïcité) est handicapé pour comprendre les religions. Alors on se contente d’expédients géopolitiques (histoire et sociologie de l’islam), et affectifs (empathie sympathique, diplomatie, langage politiquement correct). Il y a une sorte de maladie psychologique dans laquelle nous sommes installés depuis environ 1980, après les indépendances et le Concile de Vatican II qui avaient ouvert une attitude vraiment nouvelle sur une géopolitique défavorable depuis les débuts de l’islam avec les conquêtes arabe et turque, la course barbaresque séculaire en mer méditerranée, les croisades et la colonisation.

Sur quoi repose la perplexité des Français vis-à-vis de l’islam?

Sur l’ignorance et la perception subconsciente qu’on joue un jeu sans se le dire. On ne dit pas les choses, ou Œ est dit et les Ÿ restent cachés et ressortiront plus tard en déstabilisant tout ce qui a été dit auparavant; les mots ont tous un autre sens pour l’autre. Par exemple le mot prophète (nabî en hébreu biblique et en arabe coranique) ; or le prophétisme biblique actif n’est pas du tout de même nature que le coranique passif devant Dieu. Les erreurs comme sur Abraham qui serait le premier monothéiste et donc le père d’un prétendu abrahamisme commun au judaïsme, au christianisme et à l’islam ; alors que, pour les musulmans, le premier monothéiste de l’histoire est Adam. Mais chut! Il ne faut pas le dire! Pourtant l’islam est foncièrement adamique, «la religion de toujours», et non pas abrahamique puisque l’islam ignore totalement l’Alliance biblique faite avec Abraham et qui est la trame de l’histoire du Salut pour les juifs et les chrétiens où Dieu est Sauveur. En islam Dieu n’est pas sauveur. L’islam n’est pas une religion biblique. Et on se doit de le respecter comme tel, comme il se veut être… et en tenir compte pour la compréhension mutuelle que l’on prétend aujourd’hui afficher haut et fort pour se flatter d’être ouvert.

L’Andalousie de l’Espagne musulmane présentée comme le modèle parfait de la coexistence pacifique entre chrétiens et musulmans, les très riches heures de la civilisation arabo-islamique sont pour vous autant d’exemples historiques dévoyés. Comment, et dans quel but?

Les conquérants musulmans sont arrivés sur des terres de vieilles et hautes civilisations (égyptienne, mésopotamienne, grecque antique, byzantine, latine) ; avec le temps, ils s’y sont mis et ont poursuivis les efforts précédents notamment par la diffusion due à leurs empires arabe et turc ; mais souvent cela n’a pas été très fécond par manque de liberté fondamentale. Les grands Avicenne et Averroès sont morts en disgrâce. L’école rationnalisant des Mu’tazilites (IXe siècle) a été rejetée. Cela s’est grippé notamment au XIe siècle et consacré par la «fermeture des portes de l’ijtihâd», c’est-à-dire de la réinterprétation. S’il y a eu une période relativement tolérante sous ‘Abd al Rahmân III en Andalousie, on oublie les persécutions contre les chrétiens avant, et après par les dynasties berbères almoravides et almohades, y compris contre les juifs et les musulmans eux-mêmes. Là encore les dés sont pipés: on exagère à dessein un certain passé culturel qu’on a besoin d’idéaliser aujourd’hui pour faire bonne figure.

Estimez-vous, à l’instar de Rémi Brague, que souvent, les chrétiens, par paresse intellectuelle, appliquent à l’islam des schémas de pensée chrétiens, ce qui les mène à le comprendre comme une sorte de christianisme, l’exotisme en plus?

L’ignorance dont je parlais, masquée, fait qu’on se laisse berner par les apparences constamment trompeuses avec l’islam qui est un syncrétisme d’éléments païens (les djinns, la Ka‘ba), manichéens (prophétisme gnostique refaçonné hors de l’histoire réelle, avec Manî le ‘sceau des prophètes’), juifs (Noé, Abraham, Moïse, David, Jésus… mais devenus musulmans avant la lettre et ne fonctionnant pas du tout pareil: Salomon est prophète et parle avec les fourmis…), et chrétiens (Jésus a un autre nom ‘Îsâ, n’est ni mort ni ressuscité, mais parle au berceau et donne vie aux oiseaux d’argile…). La phonétique des noms fait croire qu’il s’agit de la même chose. Sans parler des axes profonds de la vision coranique de Dieu et du monde: Dieu pesant qui surplombe et gère tout, sans laisser de place réelle et autonome à ce qui n’est pas Lui (problème fondamental de manque d’altérité dû à l’hyper-transcendance divine sans l’Alliance biblique). Alors si nous avons ‘le même Dieu’ chacun le voit à sa façon et, pour se rassurer, croit que l’autre le voit pareil… C’est l’incompréhension totale et la récupération permanente dans les relations mutuelles (sans le dire bien sûr: il faudrait oser décoder). Si l’on reconnaît parfois quelques différences pour paraître lucide, on est la plupart du temps (et sans le dire) sur une tout autre planète mais on se rassure mutuellement qu’on fait du ‘dialogue’ et qu’on peut donc dormir tranquilles.

Une fois que le concile Vatican II a «ouvert les portes de l’altérité et du dialogue», écrivez-vous «on s’est installé dans le dialogue superficiel, le dialogue de salon, faussement consensuel.» Comment se manifeste ce consensualisme sur l’islam?

Par l’ignorance, ou par les connaissances vues de loin et à bon compte: c’est la facilité. Alors on fait accréditer que l’islam est ‘abrahamique’, que ‘nous avons la même foi’, que nous sommes les religions ‘du Livre’, et que nous avons le ‘même’ Dieu, que l’on peut prier avec les ‘mêmes’ mots, que le chrétien lui aussi doit reconnaître que Muhammad est «prophète» et au sens fort ‘comme les prophètes bibliques’ et que le Coran est ‘révélé’ pour lui au sens fort «comme la Bible» alors qu’il fait pourtant tomber 4/5e de la doctrine chrétienne… Et nous nous découvrons, par ce forcing déshonnête, que «nous avons beaucoup de points communs»! C’est indéfendable.

Pour maintenir le «vivre-ensemble» et sauvegarder un calme relationnel entre islam et christianisme ou entre islam et République, se contente-t-on d’approximations?

Ces approximations sont des erreurs importantes. On entretient la confusion qui arrange tout le monde: les musulmans et les non-musulmans. C’est du pacifisme: on masque les réalités de nos différences qui sont bien plus conséquentes que ce qu’on n’ose en dire, et tout cela par peur de nos différences. On croit à bon compte que nous sommes proches et que donc on peut vivre en paix, alors qu’en fait on n’a pas besoin d’avoir des choses en commun pour être en dialogue. Ce forcing est l’expression inavouée d’une peur de l’inconnu de l’autre (et du retard inavoué de connaissance que nous avons de lui et de son chemin). Par exemple, la liberté religieuse, droit de l’homme fondamental, devra remettre en cause la charia (organisation islamique de la vie, notamment en société) . Il va bien falloir en parler un jour entre nous. On en a peur: ce n’est pas «politiquement correct». Donc ça risque de se résoudre par le rapport de force démographique… et la violence future dans la société française. Bien sûr on n’est plus dans cette période ancienne, mais la charia est coranique, et l’islam doit supplanter toutes les autres religions (Coran 48,28; 3,19.85; et 2,286 récité dans les jardins du Vatican devant le Pape François et Shimon Pérès en juin 2014). D’ailleurs Boumédienne, Kadhafi, et Erdogan l’ont déclaré sans ambages.

Vous citez des propos de Tariq Ramadan, qui déclarait: «L’islam n’est pas une religion comme le judaïsme ou le christianisme. L’islam investit le champ social. Il ajoute à ce qui est proprement religieux les éléments du mode de vie, de la civilisation et de la culture. Ce caractère englobant est caractéristique de l’islam.» L’islam est-il compatible avec la laïcité?

Cette définition est celle de la charia, c’est-à-dire que l’islam, comme Dieu, doit être victorieux et gérer le monde dans toutes ses dimensions. L’islam est globalisant. Les musulmans de Chine ou du sud des Philippines veulent faire leur Etat islamique… Ce n’est pas une dérive, mais c’est la cohérence profonde du Coran. C’est incompatible avec la liberté religieuse réelle. On le voit bien avec les musulmans qui voudraient quitter l’islam pour une autre religion ou être sans religion: dans leur propre pays islamique, c’est redoutable. De même, trois versets du Coran (60,10; 2,221; 5,5) obligent l’homme non musulman à se convertir à l’islam pour épouser une femme musulmane, y compris en France, pour que ses enfants soient musulmans. Bien sûr tout le monde n’est pas forcément pratiquant, et donc c’est une question de négociation avec pressions, y compris en France où personne ne dit rien. On a peur. Or aujourd’hui, il faut dire clairement qu’on ne peut plus bâtir une société d’une seule religion, chrétienne, juive, islamique, bouddhiste… ou athée. Cette phase de l’histoire humaine est désormais dépassée par la liberté religieuse et les droits de l’Homme. La laïcité exige non pas l’interdiction mais la discrétion de toutes les religions dans l’espace public car les autres citoyens ont le droit d’avoir un autre chemin de vie. Ce n’est pas la tendance coranique où l’islam ne se considère pas comme les autres religions et doit dominer (2,193; 3,10.110.116; 9,29.33).

La couverture du numéro spécial de Charlie Hebdo commémorant les attentats du 7 janvier, tiré à un million d’exemplaires représente un Dieu en sandales, la tête ornée de l’œil de la Providence, et armé d’une kalachnikov. Il est désigné comme «l’assassin [qui] court toujours»… Que révèle cette une qui semble viser, par les symboles employés, davantage la religion chrétienne que l’islam?

Il y a là un tour de passe-passe inavoué. Ne pouvant plus braver la violence islamique, Charlie s’en prend à la référence chrétienne pour parler de Dieu en islam. Représenter Dieu serait, pour l’islam, un horrible blasphème qui enflammerait à nouveau le monde musulman. Ils ont donc choisi de montrer un Dieu chrétien complètement déformé (car en fait pour les chrétiens, le Père a envoyé le Fils en risquant historiquement le rejet et la mort blasphématoire en croix: le Dieu chrétien n’est pas assassin, bien au contraire). Mais il faudrait que les biblistes chrétiens et juifs montrent, plus qu’ils ne le font, que la violence de Dieu dans l’Ancien Testament n’est que celle des hommes mise sur le dos de Dieu pour exprimer, par anthropomorphismes et images, que Dieu est fort contre le mal. Les chrétiens savent que Dieu est amour (1Jn 4,8.16), qu’amour et tout amour. La manipulation est toujours facile, même au nom de la liberté.

Toutes les religions ont-elles le même rapport à la violence quand le sacré est profané?

Toutes les civilisations ont légitimé la violence, de manières diverses. Donc personne n’a à faire le malin sur ce sujet ni à donner de leçon. Il demeure cependant que les cohérences doctrinales des religions sont variées. Chacune voit ‘l’Ultime’ (comme dans le bouddhisme sans Dieu), le divin, le sacré, Dieu, donnant sens à tout le reste: vision du monde, des autres et de soi-même, et le traitement de la violence en fait partie. C’est leur chemin de référence. Muhammad, objectivement fondateur historique de l’islam, a été chef religieux, politique et militaire: le prophète armé, reconnu comme le «beau modèle» par Dieu (33,21) ; et Dieu «prescrit» la violence dans le Coran (2,216.246) et y incite (8,17; 9,5.14.29.73.111.123; 33,61; 47,35; 48,29; 61,4; 66,9…), le Coran fait par Dieu et descendu du ciel par dictée céleste, étant considéré par les musulmans comme la référence achevée de la révélation; les biographies islamiques du fondateur de l’islam témoignent de son usage de la violence, y compris de la décapitation de plus de 700 juifs en mars 627 à Médine. Et nos amis de l’islam le justifient. Et selon la règle ultra classique de l’abrogation (2,106), ce sont les versets les derniers qui abrogent ceux qui seraient contraires ; or les derniers sont les intolérants quand Muhammad est chef politique et militaire. Ce n’est pas une dérive. Quand, avec St Augustin, le christianisme a suivi le juriste et penseur romain païen Cicéron (mort en 43 avant Jésus-Christ) sur l’élaboration de la guerre juste («faire justement une guerre juste» disait-il), il n’a pas suivi l’esprit du Christ. Gandhi, lisant le Sermon sur la Montagne de Jésus (Mt 5-7), a très bien vu et compris, mieux que bien des chrétiens, que Dieu est non-violent et qu’il faut développer, désormais dans l’histoire, d’autres manières dignes de l’homme pour résoudre nos conflits. Car il s’agit bien de se défendre, mais la fin ne justifie pas les moyens, surtout ceux de demain qui seront toujours plus terriblement destructeurs. Mais les chrétiens qui ont l’Évangile dans les mains ne l’ont pas encore vraiment vu. Ces dérives viennent bien des hommes mais non de Dieu qui au contraire les pousse bien plus loin pour leur propre bonheur sur la terre. Pour en juger, il faut distinguer entre les dérives (il y en a partout), et les chemins de référence de chaque religion: leur vision de Dieu ou de l’Ultime. Au lieu de faire lâchement l’autruche, les non-musulmans devraient donc par la force de la vérité («satyagraha» de Gandhi), aider les musulmans, gravement bridés dans leur liberté (sans les juger car ils sont nés dans ce système contraignant), à voir ces choses qui sont cachées aujourd’hui par la majorité ‘pensante’ cherchant la facilité et à garder sa place. Le déni de réalité ambiant dominant est du pacifisme qui masque les problèmes à résoudre, lesquels vont durcir, grossir et exploseront plus fort dans l’avenir devant nous. Il est là le vrai dialogue de paix et de salut contre la violence, l’aide que l’on se doit entre frères vivant ensemble sur la même terre.

François Jourdan

* * *

 Vous aurez remarqué comme moi la différence de ton entre les deux textes. Il ne pouvait pas en être autrement avec deux penseurs aussi différents a priori. D’un côté un éminent tunisien, ancien ambassadeur de son pays auprès de l’Unesco, mais aujourd’hui exilé en France, un intellectuel combattant donc, et de l’autre un homme d’Église français, ayant certes passé sa vie à l’étude de l’Islam, mais nourri chaque jour de l’Évangile. Cependant les deux textes sont essentiellement concordants, et devraient résonner en nous comme un tocsin.

Pour conclure, je vous livre une constatation qui m’a frappé. Lorsque l’on rapproche les conclusions qu’il a donné à deux textes sur ce même sujet – l’un en 2008 et le second aujourd’hui huit années plus tard – on constate que les propos du Père Jourdan ont pris une vigueur qu’ils ne connaissaient pas auparavant. Pour vous en faire une idée, voici, extraits du dernier alinéa de son livre « Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans, édité chez Flammarion en 2008, deux passages significatifs :

« … Notre attitude pourra s’inspirer des conseils de Jean XXIII : ‘ Se regarder sans se provoquer ,se rencontrer sans se craindre ,s’entretenir sans se compromettre’ … »

et la dernière phrase terminant le livre :

« C’est pourquoi C.Van Nispen, au Caire, insiste sur son thème favori : ‘Chrétiens et musulmans, ensemble devant Dieu ‘. Alors, au travail ! »

À rapprocher du passage final de son entretien ci-dessus de 2016 :

« Le déni de réalité ambiant dominant est du pacifisme qui masque les problèmes à résoudre, lesquels vont durcir, grossir et exploseront plus fort dans l’avenir devant nous. Il est là le vrai dialogue de paix et de salut contre la violence, l’aide que l’on se doit entre frères vivant ensemble sur la même terre » .

Réalisme et inquiétude transparaissent désormais dans les écrits du Père, qui demeure toujours et d’abord serviteur de Jésus. Mais ce Jésus là même a bien connu la colère lorsqu’il a chassé les marchands du Temple.

Pierre Cormault

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