C’est malhonnête de laisser croire qu’on peut faire des sciences sans effort


Sylvie Bonnet, professeur de mathématiques en classe préparatoire physique et chimie (PC) au lycée Victor-Hugo de Besançon, est Présidente de l’Union des professeurs de spéciales (UPS) depuis 2013. Dans cet entretien avec Marie-Estelle Pech, journaliste au Figaro, paru dans Le Figaro d’hier, 7 décembre 2016, elle se désole de l’enseignement des sciences tel qu’il est pratiqué aujourd’hui.

Je ne me lasserai jamais de me faire l’écho de déclarations aussi averties et pertinentes. C’est pourquoi je suis heureux de partager avec vous le texte intégral de cet entretien.

LE FIGARO.- Comment expliquer le décalage entre notre excellence en recherche scientifique et la petite moyenne médiocre de nos élèves de 15 ans ?

Sylvie BONNET. – Nous bénéficions d’une certaine réputation. Nous avons un passé scientifique très riche, des réussites industrielles et médicales, des prix Nobel. Mais des choix récents contestables nous ont fait décrocher peu à peu des autres pays européens. On a décidé de rendre les sciences plus brillantes et plus faciles pour y attirer plus d’élèves. En 1995, on a ainsi remplacé les terminales C (mathématiques et physique) et D (biologie) par la terminale S. Le bac S est devenu un bac généraliste, moins scientifique. Avec ce même but d’attractivité, la réforme du lycée lancée en 2011 met en avant une physique moderne, mais très abstraite, qui nécessite des outils mathématiques complexes. Comme on n’a pas les moyens d’expliquer cette physique moderne aux élèves, on leur raconte des histoires. On leur fait lire des articles de vulgarisation sur la découverte du boson de Higgs (une particule élémentaire découverte en 2014, NDLR), par exemple, sans jamais leur expliquer comment ça marche. Et à côté de cela, on ne leur apprend pas à calculer la trajectoire d’une balle ! Ce n’est pas formateur. Plus inquiétant, nous constatons un accroissement récent des inégalités de niveaux entre les lycées, lié à l’autonomie croissante des établissements. Dans les lycées de centre-ville, on approfondit, ailleurs, on gère la « vie scolaire ».

Comment se traduit cette baisse de niveau que vous décrivez ?

Les élèves n’acquièrent pas les fondamentaux de la démarche scientifique. Au bac, les élèves lisent un document présentant une découverte fondamentale. On leur pose trois questions là-dessus. Mais il n’y a pas de construction scientifique. L’enseignement de la physique et de la chimie est coupé des outils mathématiques qui permettent la modélisation des phénomènes, sous prétexte que les maths auraient un effet repoussoir sur les jeunes. De même, jugée trop difficile, la géométrie a presque disparu des programmes. Le tout avec des horaires réduits. Au collège, on tente les travaux pratiques, mais ça coûte cher, c’est compliqué et ça consomme du temps. Les situations sont très diverses, des choses très bien se font, d’autres laissent à désirer. Quant aux travaux pratiques interdisciplinaires (EPI) mis en place cette année, ils n’ont pas été prévus dans les programmes de physique !

Quelles solutions préconisez-vous ?

C’est malhonnête de laisser croire qu’on peut faire des sciences sans effort et de penser qu’on peut repousser les difficultés après le bac. Il faut réintroduire davantage de mathématiques dans les sciences. Lorsqu’on fait de la chimie ou de la physique, on a besoin de poser des équations, de faire des raisonnements complexes… Nos élèves n’y sont pas assez préparés. Lorsqu’ils arrivent dans l’enseignement supérieur, tant à l’université qu’en classes préparatoires, nous sommes désormais obligés au premier semestre de leur apprendre des outils de modélisation. Ils sont obligés de mettre les bouchées doubles et en sont très surpris.

[Fin du texte cité]

Pour vous donner une idée de l’état d’esprit qui anime Sylvie Bonnet, je ne résiste pas au plaisir de vous faire également partager un extrait d’un billet qu’elle publiait en octobre 2013 sur le site http://www.cfem.asso.fr/ de la Commission française pour l’enseignement des mathématiques.

Voici ce passage :

Mais puisque je suis un prof de math qui rencontre des profs de math, j’ai envie de raconter des histoires de prof de math. C’était il n’y a pas si longtemps. Nous appellerons l’étudiant K. Nous en étions à ce stade du programme où on mesure les limites de la convergence simple des séries de fonctions en termes de conservation de propriétés. J’avais préparé mon chapeau de magicien pour en faire sortir le lapin de la convergence normale. C’est un numéro que j’avais déjà testé et qui avait bien fonctionné. Il faut dire qu’enseignant les mathématiques dans une classe dont le sigle ne comporte pas de M, je suis privée de convergence uniforme depuis 2004. Je pose la définition au tableau et je me retourne vers la classe, prête à les emmener conquérir le monde des intégrations et dérivations terme à terme…. Mais K. fronce le nez, coince ses mèches récalcitrantes derrière ses oreilles, et objecte que lui, il n’aurait pas fait comme ça pour faire que les choses marchent bien, il aurait plutôt mesuré l’écart entre sommes partielles et somme (peut-être a-t-il dit limite) pour l’empêcher de créer des bosses malvenues dans les graphes, bref, il m’invente en direct la convergence uniforme. J’ai cherché le mot pour dire « champagne mathématique! », mais je ne suis pas sûre qu’il existe.

J’avais déjà cherché devant H., gamin de trois ans qui contemplait son assiette de fraises d’un air songeur, pour conclure, avec un peu le même froncement de nez que K., que « 7 ça ne se partage pas, sauf en 7 et en 1 » … Il avait une réputation dans son école maternelle parce que c’était le seul qui mangeait les choux de Bruxelles à la cantine. Il paraît que c’est parce qu’il les comptait. C’est vrai que passé un certain niveau d’abstraction, même les choux de Bruxelles deviennent comestibles.

 

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1 Comment

  1. Dans le même temps, les pays du sud-est asiatique comme la Chine, le Vietnam, et d’autres ont fait un effort considérable dans l’enseignement des mathématiques et des sciences dont on voit nettement les effets dans les classements internationaux qui sont de puissants stimulants si on en accepte les résultats pour en tirer des conclusions sur l’évolution des enseignements. Dans le programme du bac, à partir de maintenant, on ne demande plus aux élèves de faire les démonstrations mathématiques. On n’enseigne plus la géométrie qui est une école de rigueur dont tous les ingénieurs ont besoin dans leur formation. Nous devons réellement faire une révision déchirante de nos programmes d’enseignements de la primaires à la terminale. Sans pour autant que cela nécessite beaucoup plus d’heures de cours.

    Enfin, je m’interroge sur ce que l’on peut apprendre sur le boson de Higgs si l’on n’a pas les fondamentaux de la physique relativiste.

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